Rembrandt en toute intimité

crlr0xrwcae4pfcC’est l’une des plus jolies et plus attendues expositions de la rentrée que je suis allée voir pour vous, celle consacrée à l’une des plus grandes stars de l’Histoire de l’art : Rembrandt intime au musée Jacquemart-André.

Comme toujours le musée part de ses propres collections pour bâtir autour de ses œuvres un discours. Ici ce sont trois toiles du maître qui ont inspiré le propos et qui racontent le maître.Le Repas des pèlerins d’Emmaüs (1629), le Portrait de la princesse Amalia van Solms (1632), et le Portrait du Docteur Arnold Tholinx (1656) illustrent trois périodes de la vie de Rembrandt ainsi que l’évolution de son style.

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La première oeuvre, Les pèlerins, est peinte en 1629, il a 23 ans mais est déjà un artiste accompli de Leyde qui maîtrise son art et témoigne de utilisation du clair-obscur, dans la lignée caravagesque mais complètement réinterpréter à la sauce hollandaise. La lumière et l’obscurité servent à rendre l’intensité narrative et dramatique et attirent le regard sur la sainteté des personnages. 9-paris-musee-jacquemart-andre-institut-de-france-studio-sebert-photographes
Pour le portrait de la princesse, Rembrandt vient de s’installer à Amsterdam et il devient un peintre célèbre avec des commandes qui affluent. Amalia van Solms, est l’épouse du stathouder de Hollande, l’un des personnages les plus importants du pays et son portrait témoigne du fait que le peintre travaille désormais pour les plus grands. Il réalise aussi bien des portraits officiels, des portraits de commande, des portraits intimes et des portraits imaginaires avec à chaque fois des codes propres, tantôt austère, tantôt plus psychologique ou tantôt dans la magnificence la plus totale.

Mais son modèle le plus fidèle, en dehors de sa famille et notamment son épouse Saskia van Uylenburgh, c’est lui-même tout au long de son existence. Un peu comme un journal intime, on le voit vieillir certes mais surtout il se sert de sa figure comme une base de travail sur la représentation psychologique de ses modèles à laquelle il tenait tant.

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Dans les années 1650-1660, sa renommée porte désormais jusqu’en Italie pourtant les épreuves s’accumulent. Il a déjà perdu sa femme en 1642, puis sa nouvelle compagne Hendrickje Stoffels et son fils Titus ; il doit également vendre sa maison et ses collections pour échapper à la faillite. Son style évolue, il devient plus libre, plus vibrant, presque palpable et le Portrait du docteur Arnold Tholinx correspond à cette évolution..

En dehors de ces trois œuvres vous pourrez apprécier des gravures, des dessins, et d’autres peintures.

Je radote mais j’aime  beaucoup les expositions du musée Jacquemart-André. Elles réunissent à mon goût deux qualités essentielles : elles onts des sujets de choix et ne m’assomment pas, elles sont claires si vous préférez. Encore une fois, le musée est donc fidèle à sa réputation et ce à pourquoi je l’aime. Cette exposition est un petit bijoux avec des œuvres rares et merveilleuses autour d’un artiste aussi célèbre que mystérieux. Vraiment, un délice !


Exposition au musée Jacquemart André jusqu’au 23 janvier 2017

Commissariat

Emmanuel Starcky, Directeur des Domaines et Musées nationaux de Compiègne et de Blérancourt.
Peter Schatborn, Conservateur en chef émérite du Cabinet national des estampes au Rijksmuseum d’Amsterdam.
Pierre Curie, Conservateur du Musée Jacquemart-André.

Les beaux paysages d’Île de France et de Normandie, comme un avant goût de vacances

Le paysage et tout particulièrement le paysage du XIXème siècle a été très à la mode cette saison. Le besoin d’espace ou de jolies couleurs peut-être.

Deux régions ont eu les honneurs, l’Île de France et la Normandie. L’une au musée de Sceaux et l’autre au musée Jacquemart André.

Dans le joli petit château de Sceaux, musée de l’île de France, les romantiques,  l’école de Barbizon, les impressionnistes et les néo-impréssionnistes sont à l’honneur. L’exposition rappelle combien cette région a été la capitale d’un genre en pleine évolution loin des mépris de l’académisme classique.
Pendant longtemps le paysage n’est pour beaucoup qu’un joli fond derrière des personnages historiques ou religieux et même si les écoles du Nord surent très tôt en leur temps lui donner ses lettres de noblesse, en France il tarde à s’imposer face au carcan de la théorie des genres de l’Académie Royale. En terme de prestige il arrive loin derrière les vierges, les héros ou même les portraits. Ainsi, même si des artistes comme Hubert Robert ou Pierre-Henri de Valenciennes  avaient commencé à bouger les lignes, il faut attendre le XIXème siècle avec sa nouvelle vision de l’artiste et le chamboulement des genres pour lui donner son véritable élan. Et entre le chemin de fer qui permet de s’éloigner facilement et rapidement de Paris,  le matériel de peintre plus moderne (le tube, en fin !!!!!) , la photographie qui lance un vrai questionnement sur l’intérêt de la peinture et une réflexion générale sur l’évolution des campagnes dans un siècle en plein changement sociétale et environnemental, tout cela forme un creuset parfait pour que le paysage moderne se forme peu à peu et attire de plus en plus d’artistes aux réflexions très différentes.

Quand à Sceaux on note l’influence de l’Âge d’or Hollandais sur les premiers paysagistes de la région, coté Jacquemart-André on rappelle  l’influence déterminante des anglais qui dès le XVIIIème siècle se sont intéressés à ce genre  avec  Gainsborough,  Constable puis Turner qui se rend en Normandie à la fin des guerres napoléoniennes. Les Pays-Bas et le Royaume Unis sont les deux nations précurseuses du paysage français.

Il y a d’abord l’école de Barbizon qui dans la forêt de Fontainebleau à l’auberge du père Ganne réunit des peintres comme, Rousseau, Corot, Millet qui se retrouvent dans une vision rêvée de la forêt sauvage et en même temps si proche. Mais le nom d’école est trompeur, il s’agit plus d’une fraternité d’artistes où se mêlent les points de vue, les regards et les styles.Expo_Paysages_Lavieille_Barbizon

Puis les impressionnistes vont encore plus loin en libérant la touche et le motif pour ne retenir que l’impression, la lumière. Jongking, Corot ou Renoir peignent notamment la vallée de la Seine avec douceur et  nostalgie, portant leurs regards vers la Normandie.

L’exposition se veut un très jolie voyage dans le temps, à une époque où tout s’accéléraient mais ou la nature avait encore une place déterminante, où Gentilly c’était la campagne et où le périphérique n’existait pas, où les canotiers et les moulins faisaient rêver les passants.  Mais les peintres et les photographes témoignent aussi des désastres de la guerre contre la Prusse de 1870 qui furent nombreux dans la région.

Coté Jacquemart-André on s’exile un peu plus à l’Ouest, quoi que. Nous retrouvons grosso-modo les mêmes artistes et cette même envie de témoigner d’une société en pleine évolution et de cette nature si proche qui côtoie l’industrialisation et les débuts du « tourisme » avec la mode des bains de mer. On visite la Normandie à travers ses artistes fétiches, ses « locaux » Boudin et Monet. Mais on rencontre aussi des parisiens qui ont pris le train comme Edgar Degas ou Caillebotte. La ligne Paris-Rouen est ouverte en 1843, prolongée vers Le Havre en 1847, vers Dieppe l’année suivante et vers Fécamp en 1856. Dans les années 1860, le train dessert DeauvilleTrouville et toutes les stations de la Côte Fleurie.

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BOUDIN Eugène-Louis (1824-1898) Scène de plage à Trouville – 1869 – Huile sur panneau – 28 x 40 cm – Collection particulière. Courtesy Galerie de la Présidence, Paris © Galerie de la Présidence, Paris

Les barques des pécheurs d’Honfleur, les berges de Dieppe et les falaises d’Etretat se mêlent joyeusement aux belles robes et aux ombrelles des grandes dames venues prendre l’air. Le paysage pur rencontre la peinture de mondanités.

Vous l’aurez compris ce sont deux expositions conçues de manières très indépendantes l’une de l’autre mais qui se révèlent très complémentaires dans le sujet, la naissance du paysage et son épanouissement à travers deux régions essentielles la Normandie et l’Île de France. Alors si vous aimez les peintres de Barbizon ou bien que vous préfériez l’impressionniste aux couleurs chatoyantes, vous serez comblés. Une manière de voyager dans le temps et dans l’espace sans aller trop loin (enfin quand on est parisien:/).

 

PAYSAGES DU ROMANTISME A L’IMPRESSIONNISME LES ENVIRONS DE PARIS
Du vendredi 18 mars au dimanche 10 juillet 2016
Musée du Domaine départemental de Sceaux

NORMANDIE L’ATELIER EN PLEIN AIR MONET, RENOIR, PISSARRO, SISLEY, GAUGUIN… Musée Jacquemart-André 18 mars – 25 juillet 2016

Claire Durand-Ruel Snollaerts, historienne de l’art, spécialiste et experte de Camille Pissarro. Elle a établi le catalogue raisonné de l’artiste.
Jacques-Sylvain Klein, historien de l’art.
Pierre Curie, Conservateur du Musée Jacquemart-André.

 

 

 

 

Gloire aux portraits des Médicis, au musée Jacquemart-André

Le musée Jacquemart André, à travers cette exposition, nous emmène au cœur de la Renaissance Florentine à la cours des Médicis. Cette riche famille, objet de tous les fantasmes a déjà eu le droit à son exposition au musée Maillol sur son rôle de mécènes des arts, cette fois et avec la même tête d’affiche, le portrait d’d’Eléonore de Tolède par Bronzino, ce sont les portraits qui nous guident, et seulement une partie du clan se dévoile car nous restons principalement au XVIème siècle.

4_-_ghirlandaio_coperta_ritrattoLe choix est judicieux. À travers une quarantaine d’œuvres de Pontormo, Salviati, Bronzino ou Ghirlandaio, nous voyageons au cœur d’une des plus prestigieuses cours d’Europe, nous apprenons au travers de ces visages, un pan de l’histoire de cette famille et à travers elle, de la ville de Florence.

Tout commence avec la fuite de Pierre II, fils de Laurent de Magnifique qui marque une période d’exile allant de 1494 à 1512. C’est le temps de la République Chrétienne et religieuse de Savonarole à qui succède Pier Soderini.

Fra’ Bartolomeo, Portrait de Savonarole, 1498 – 1500, Huile sur bois, 53 x 37,5 cm, Florence, Musée de San Marco © S.S.P.S.A.E e per il Polo Museale della Città di Firenze
Fra’ Bartolomeo, Portrait de Savonarole, 1498 – 1500, Huile sur bois, 53 x 37,5 cm, Florence, Musée de San Marco
© S.S.P.S.A.E e per il Polo Museale della Città di Firenze

C’est une période troublée où le retour aux vertus de la république se manifeste par des portraits graves sans excès de luxe et où les modèles portent des tenues sombres. Celui de Savonarole par Fra Bartolomeo est plus que parlant. Avec son habit de dominicain noir sur fond noir, de profil à l’antique, le réformateur se présente humblement, en symbole moral de la république florentine libérée des Médicis. Bien que condamné à mort pour hérésie et schisme en 1498, il reste une figure importante aux yeux de nombreux florentins. Le joli portrait par Ghirlandaio, la monaca est aussi très doux à observer et particulièrement intéressant pour sa tirella, qui cachait le visage de la dame, aux yeux indiscrets et qu’il fallait enlever.

Giorgio Vasari, Portrait d’Alexandre de Médicis devant la ville de Florence, vers 1534, Huile sur bois, 157 x 114 cm Florence, Galleria degli Uffizi © S.S.P.S.A.E e per il Polo Museale della Città di Firenze
Giorgio Vasari, Portrait d’Alexandre de Médicis devant la ville de Florence, vers 1534, Huile sur bois, 157 x 114 cm
Florence, Galleria degli Uffizi © S.S.P.S.A.E e per il Polo Museale della Città di Firenze

Le Médicis reviennent en 1512, Laurent II est soutenu par le pape Jules II et l’armée de la Sainte-Ligue, mais la ville est surtout sous la coupe des deux papes Médicis, Léon X et Clément VII. En 1531, le fils de Laurent, Alexandre le Maure, considéré par certains comme le fils illégitime de Clément VII devient le premier duc de Florence. Peu apprécié des florentins, il est assassiné quelques années plus tard par son cousin Lorenzino. C’est désormais une autre branche de la famille des Médicis qui s’installe, celle des Popolani, incarné par Cosme Ier, futur grand-duc de Toscane, fils du célèbre condottiere, Jean des Bandes Noires.
C’est le temps des portraits héroïques, peint pour réhabiliter les souverains, Alexandre et Cosme se font représenter en chefs puissants et sure d’eux dans leurs armures. Ce dernier fait représenter également son père, par Salviati pour ancrer cette nouvelle branche de la famille.  Toujours pour consolider son pouvoir, Cosme Ier se rapproche de Charles Quint en épousant Eléonore de Tolède, fille du vice-roi espagnol de Naples. Toute la ville, devient le théâtre de sa puissance, il réaménage le palazzo Vecchio et fait construire la galerie des Offices, s’adjoignant les services de Vasari, Baccio Bandinelli et d’Agnolo Bronzino, le peintre du moment, véritable novateur dans ce genre du portrait. Ce dernier réalise celui  d’Éléonore de Tolède, somptueux. Elle porte une robe de satin rouge qui se détache admirablement sur le fond lapis-lazuli et les nombreuses perles du corsage et de la coiffe témoignent du raffinement qu’elle apporta à la cour.

Agnolo Bronzino, Portrait d’Eléonore de Tolède, 1522, Huile sur bois, 59 x 46 cm, Prague, NárodnÍ Galerie © National Gallery of Prague 2014
Agnolo Bronzino, Portrait d’Eléonore de Tolède, 1522, Huile sur bois, 59 x 46 cm, Prague, NárodnÍ Galerie
© National Gallery of Prague 2014
1IT-120-A1555-10 Cosimo I. de' Medici / Bronzino Cosimo I. Medici, Herzog von Florenz (ab 1537), Grossherzog von Toskana (ab 1569), Florenz 11.6.1519 - Castello bei Florenz 21.4.1574. - Portraet. - Gemaelde, 1555, von Agnolo Bronzino (1503-1572). Oel auf Holz. By courtesy of the Ministero per i Beni e le Attivita Culturali. Turin, Galleria Sabauda. E: Cosimo I de' Medici / Paint.by Bronzino Cosimo I Medici, Duke of Florence (from 1537), Grand Duke of Tuscany (fr.1569), Florence 11.6.1519 - Castello near Florence 21.4.1574. - Portrait. - Painting, 1555, by Agnolo Bronzino (1503-1572). Oil on wood. By courtesy of the Ministero per i Beni e le Attivita Culturali. Turin, Galleria Sabauda.
Cosme Ier par Bronzino Huile sur bois, 82,5 x 62 cm The Alana Collection, Newark, USA. © The Alana Collection, Newark, USA.

Bronzino réalise également une série de 29 portraits sur étain, d’une grande finesse, comme celui du successeur de Cosme Ier, François Ier. Grand amateur d’architecture et de science, il est celui qui ouvre la Tribune des Offices pour y exposer sa splendide collection. C’est l’apogée du portrait, rien n’est trop beau, les matériaux le plus somptueux sont utilisés, tout est d’un grand raffinement, y compris chez les courtisans qui font réaliser des portraits d’eux, à l’image de ceux des princes.

Preuve du fleurissement de tous les arts et de la culture humaniste de l’époque, le portrait florentin est plein de références littéraires ou musicales présentes pour attirer l’attention de l’érudit spectateur. Cette jeune fille peinte par Andrea Del Sarto tient un ouvrage de Pétrarque dont une page est lisible et l’autre non, elle pointe du doigt, avec un regard averti, cette page cachée que celui qui regarde doit connaître.

Andrea del Sarto (Andrea d’Agnolo, dit)  Vers 1528, Huile sur bois, 87 x 69 cm Florence, Istituti museali della Soprintendenza Speciale per il Polo Museale Fiorentino, Galleria degli Uffizi © S.S.P.S.A.E e per il Polo Museale della Città di Firenze - Gabinetto Fotografico
Andrea del Sarto (Andrea d’Agnolo, dit)
Vers 1528, Huile sur bois, 87 x 69 cm
Florence, Istituti museali della Soprintendenza Speciale per il Polo Museale Fiorentino, Galleria degli Uffizi
© S.S.P.S.A.E e per il Polo Museale della Città di Firenze – Gabinetto Fotografico

Puis pour finir avec encore plus de grandeur, l’exposition se conclut avec le portrait d’état qui apparaît avec l’arrivée d’Eléonore de Tolède qui ramène avec elle, ce genre bien défini en Espagne. Le portrait témoigne, avec ses codes bien déterminés et ses allégories, le rang du modèle. Ainsi Marie de Médicis, future reine de France, peinte par Santi di Tito  en 1600 apparaît dans tous les fastes d’une princesse italienne, ceux d’une reine et d’une future mère.

Je radote, je radote, mais les expositions de Jacquemart-André sont très souvent des belles réussites, alliant propos clairs, réflexions savantes et œuvres de choix sans assommer le visiteur. Le sujet ici est sublime, les œuvres aussi. J’aime personnellement beaucoup le genre du portrait, car c’est à chaque fois des petites rencontres avec des figures du passée, et là quelles belles rencontres !

Santi di Tito et atelier, Portrait de Marie de Médicis, 1600 env., Huile sur toile. 193,5 x 109 cm, Florence, Galleria Palatina © S.S.P.S.A.E e per il Polo Museale della Città di Firenze
Santi di Tito et atelier, Portrait de Marie de Médicis, 1600 env., Huile sur toile. 193,5 x 109 cm, Florence, Galleria Palatina
© S.S.P.S.A.E e per il Polo Museale della Città di Firenze

Si vous aimez la Renaissance, la peinture, l’Histoire, c’est vraiment une exposition faites pour vous, toute en finesse et beauté.

Commissariat :
Carlo Falciani et Nicolas Sainte-Fare Garnot

Florence à la cour des Médicis
11 septembre-23 janvier
Musée Jacquemart-André

Une passion italienne chez Jacquemart-André : De Giotto à Caravage, les passions de Roberto Longhi

L’expo Vélasquez étant prise d’assaut, je me suis retranchée vers l’un de mes musées fétiches, petit élégant, raffiné et peu encombré, le musée Jacquemart-André.

Caravage, Michelangelo Merisi dit (1571 - 1610) Garçon mordu par un lézard 1594, huile sur toile, 65,8 x 52,3 cm Florence, Fondazione di Studi di Storia dell’Arte Roberto Longhi © Firenze, Fondazione di Studi di Storia dell’Arte Roberto Longhi
Caravage, Michelangelo Merisi dit (1571 – 1610)
Garçon mordu par un lézard
1594, huile sur toile, 65,8 x 52,3 cm
Florence, Fondazione di Studi di Storia dell’Arte Roberto Longhi
© Firenze, Fondazione di Studi di Storia dell’Arte Roberto Longhi

Point d’exposition monographique ici, mais plutôt une vision de connaisseur éclairé, celle de Roberto Longhi (1890 – 1970), historien d’art italien qui insuffla un vent de modernité dans la connaissance de la peinture italienne.  Ses grandes connaissances et sa mémoire visuelle lui permirent de tisser des liens entre les différents artistes et de remettre à des places centrales certains peintres jusqu’alors délaisser : des primitifs comme Giotto ou encore Caravaggio et Piero Della Francesca dont il fut l’un des grands spécialistes.
Grand collectionneur d’œuvres du caravagisme, l’exposition montre des œuvres de la Fondation Longhi ainsi que de multiples prêts de musées italiens. Il s’agit ici de présenter les centres d’intérêt de robert Longhi, sa pensée et en même temps de révéler l’influence d’un peintre comme Le Caravage dans la Rome et l’Europe du XVIIème siècle.

Vous verrez ainsi des peintres du trecento, Giotto notamment et du quattrocento, des peintres du XVII et XVIIIème siècle et même des allusions à l’art du XXème siècle auquel Longhi n’était pas insensible.

Bartolomeo Manfredi (1582 – 1622)  Vers 1615, huile sur toile, 157 x 235 cm Le Mans, Musée de Tessé © Le Mans, musée de Tessé
Bartolomeo Manfredi (1582 – 1622)
Vers 1615, huile sur toile, 157 x 235 cm
Le Mans, Musée de Tessé
© Le Mans, musée de Tessé

Mais il est vrai que la plus belle partie du parcours concerne l’œuvre de Michelangelo Merisi da Caravaggio qu’on appelle plus simplement en France Caravage ou Le Caravage.
Peintre tourmenté dont la vie privée éclipsa longtemps son art, il est pourtant la figure centrale de la peinture du XVIIème siècle et nombreux sont ceux à se réclamer de son style, à reprendre des thèmes qui lui sont chers, jusqu’au XIXème siècle ou un peintre comme Gustave Courbet peut assez facilement s’en proclamer l’héritier.

La peinture du Caravage se caractérise d’abord par un travail très brut de la lumière, assez novateur. Le jeu des ombres, le clair-obscur  (chiaroscuro) modèle les formes et donnes à ses toiles une atmosphère identifiable entre mille. L’artiste va chercher ses modèles dans la rue, il ne cherche pas une beauté idéale classique, il montre une vérité nue, parfois dure. Il choisit aussi des thèmes montrant la duplicité, la violence, la mort. L’art de Caravage est novateur, en rupture mais aussi inspiré.

Matthias Stomer (vers 1600 – après 1650) Annonce de la naissance de Samson à Manoach et à sa femme Vers 1630 - 1632 Huile sur toile 99 x 124,8 cm Florence, Fondazione di Studi di Storia dell’Arte Roberto Longhi © Firenze, Fondazione di Studi di Storia dell’Arte Roberto Longhi
Matthias Stomer (vers 1600 – après 1650)
Annonce de la naissance de Samson à Manoach et à sa femme
Vers 1630 – 1632
Huile sur toile
99 x 124,8 cm
Florence, Fondazione di Studi di Storia dell’Arte Roberto Longhi
© Firenze, Fondazione di Studi di Storia dell’Arte Roberto Longhi

« N’ayant pas eu de maître, il n’eut pas d’élèves » disait Longhi. Ici sont présentés pourtant quelques peintres qui se réclamèrent sans aucun doute du Caravage comme Carlo Saraceni, Orazio Gentileshi, Mattia Preti, Giovanni Lanfranco et même en dehors d’Italie, l’espagnol José de Ribera et le hollandais Matthias Stomer. Le lien stylistique est assez net dans le traitement de la lumière qui découpe abruptement les corps sur des fonds sobres, mais il y a aussi une connivence thématique. L’exposition le montre parfaitement à travers un corpus d’œuvres sur la Passion du christ, thème cher au Caravage que l’on retrouve chez ses suiveurs.

Jusepe Ribera (1591 – 1652) Saint Thomas Vers 1612 Huile sur toile 126 x 97 cm Florence, Fondazione di Studi di Storia dell’Arte Roberto Longhi © Studio Sébert Photographes
Jusepe Ribera (1591 – 1652)
Saint Thomas
Vers 1612
Huile sur toile
126 x 97 cm
Florence, Fondazione di Studi di Storia
dell’Arte Roberto Longhi
© Studio Sébert Photographes

Alors certes à part le Garçon mordu par un lézard, il n’y a pas de chef d’œuvres mondialement connus qui sont exposés ici mais certaines toiles captent l’attention et je trouve personnellement qu’on n’accorde pas encore assez d’attention aux œuvres du Caravage, dont j’attends toujorus une grande exposition. C’est donc un avant-goût appréciable et surtout l’occasion de découvrir des artistes et des toiles moins célèbres mais qui ont tout de même de belles qualités.

Donc si comme moi vous vous cassez les dents sur la file d’attente du Grand Palais, sachez que Jacquemart André n’est pas si loin 😉

DU 27 MARS AU 20 JUILLET 2015

Commissaire générale de l’exposition : le Prof. Mina Gregori, ancienne élève de Roberto Longhi, historienne de l’art spécialiste du Caravage et présidente de la Fondation Roberto Longhi pour l’Étude de l’Histoire de l’Art (Florence).

Commissaire générale adjoint de l’exposition : le Prof. Maria Cristina Bandera, directrice scientifique de la Fondation Roberto Longhi pour l’Étude de l’Histoire de l’Art (Florence).

Commissaire de l’exposition : M. Nicolas Sainte Fare Garnot, conservateur du Musée Jacquemart-André depuis 1993.

Le Pérugin, finesse et raffinement à l’aube de Raphaël

Quelques années après Fra Angelico, le musée Jacquemart-André remet à l’honneur la Renaissance italienne très présente dans ses collections à travers l’œuvre d’un des plus grands noms de cette époque charnière, le passage du XVème au XVIème siècle : Pietro Vannucci mieux connu comme Le Pérugin.
Sans titreLe titre «  Pérugin, maître de Raphael » est clairement destiné à attirer le badaud qui rêve encore de la sublime expo consacrée à Raphaël au musée du Louvre (au hasard, moi). Mais soyons honnête il faut en fait attendre l’avant-dernière et petits salle pour que le lien soit clairement établi entre les deux peintres. Et encore, car sans vous spoiler la fin, la commissaire de l’exposition Vittoria Garibaldi a choisi de ne pas trop se mouiller sur ce débat : Pérugin a-t-il vraiment été le maître de Raphaël ou juste une immense source d’admiration et d’influence ? Elle choisit plus subtilement de montrer des liens évidents entre les deux artistes, des rapprochements stylistiques, dans la finesse des visage, la ligne des figures, le paysage en arrière-plan, les drapés etc.
Sont notamment mis en lumière deux œuvres de Raphaël où les liens avec Le Pérugin sont particulièrement frappant : la prédelle du Retable Oddi et les éléments du Retable de Saint Nicolas de Tolentino, conservés dans 3 musées différents (Pinacoteca Tosio Martinengo, Brescia ; Museo di Capodimonte, Naples ; Musée du Louvre, Paris) et exceptionnellement réunis pour l’exposition.

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Mais le plus intéressant ce n’est pas de démontrer de manière irréfutable l’influence du Pérugin sur le jeune Raphaël mais plutôt le dialogue artistique qui naît entre les deux et comment finalement Raphaël finit lui aussi par inspiré son aîné. Et alors que Raphaël restera une référence, rappelons la citation de Vasari « Quand Raphaël mourut, la peinture disparut avec lui. Quand il ferma les yeux, elle devint aveugle », Le Pérugin ne sera plus guère apprécié, ces dernières productions perdant en qualité à force de déléguer à ses deux ateliers. Mais ça, l’exposition ne le dit pas, donc chut !

Voilà pour ce qui est de l’aspect Pérugin/Raphaël. Car il ne faut pas se méprendre c’est Le Pérugin le véritable sujet de cette exposition, c’est son style et son travail qui sont étudiés et c’est son talent qui nous est expliqué.  Moins connu peut-être que des Raphaël, Michel-Ange, Leonardo da Vinci et autre Botticelli, Pérugin n’en demeure pas moins l’un des peintres les plus importants de sa génération, le plus influent de l’Occident en ce changement de siècle selon Vasari.
L’exposition tente de faire comprendre cela, son influence et son rapport avec l’art de son époque.
Le Pérugin n’est pas né à Pérouse comme son nom le laisse supposé. Il est le fils d’une très bonne famille d’une bourgade voisine, Città della Pieve.
Deux artistes vont avoir de l’influence sur lui. Pietro della Francesca connu pour son travail mathématique appliqué à sa peinture, avec le travail de perspective et d’Andrea de Verrocchio dans l’atelier duquel il rencontre Leonardo Da Vinci et Botticelli.
Quand il rentre chez lui, en Ombrie vers 1470, il apporte dans ses bagages toutes les innovations de l’art florentin. Il devient peu à peu un peintre d’importance, jusqu’à être demandé par le plus grand des commanditaires de l’époque, le pape en personne, Sixte IV. Il est appelé à Rome en 1479 pour la chapelle de la conception et va également participer au chantier de la chapelle Sixtine.

Portrait de don Baldassarre d’Angelo 1500 Huile sur bois, 26 x 27 cm Florence, Istituti museali della Soprintendenza Speciale per il Polo Museale Fiorentino - Galleria dell’Accademia © Soprintendenza Speciale per il Patrimonio Storico Artistico ed Etnoantropologico e per il Polo Museale della Città di Firenze
Portrait de don Baldassarre d’Angelo
1500
Huile sur bois, 26 x 27 cm
Florence, Istituti museali della Soprintendenza Speciale per il Polo
Museale Fiorentino – Galleria dell’Accademia
© Soprintendenza Speciale per il Patrimonio Storico Artistico ed Etnoantropologico e per il Polo Museale della Città di Firenze

Cette période romaine est évoquée de manière plus que détournée. En effet ce sont des portraits peints par Le Pérugin et d’autres peintres du chantier qui servent d’œuvres de référence pour cette partie. Le lien est peut-être étroit mais il est vrai que les portraits exposés sont d’une beauté exceptionnelle. Rares dans le corpus d’œuvres du Pérugin, ces portraits sont d’une grande finesse dans la représentation de la physionomie propre à chaque modèle. Le modelé des chaires, les zones d’ombre, tout contribue à donner vie à ces visages d’hommes comme ceux de don Biagio Milanesi et don Baldassarre d’Angelo.

Sainte Marie Madeleine Vers 1500-1502 Huile sur bois, 47 x 35 cm Florence, Istituti museali della Soprintendenza Speciale per il Polo Museale Fiorentino - Galleria Palatina, Palazzo Pitti © Soprintendenza Speciale per il Patrimonio Storico Artistico ed Etnoantropologico e per il Polo Museale della Città di Firenze
Sainte Marie Madeleine
Vers 1500-1502
Huile sur bois, 47 x 35 cm
Florence, Istituti museali della Soprintendenza Speciale per il Polo Museale Fiorentino – Galleria Palatina, Palazzo Pitti
© Soprintendenza Speciale per il Patrimonio Storico Artistico ed Etnoantropologico e per il Polo Museale della Città di Firenze

La figure humaine prend ainsi de plus en plus d’importance dans son travail. La peinture du Pérugin se tourne davantage vers le classicisme mais se teinte aussi d’une influence Vénitienne, notamment de Bellini et « Léonardesque » avec des emplois de glacis superposés qui donnent toute leur profondeur aux modelés, les sfumatos qui rendent les paysages plus mystérieux et le travail sur la lumière accentuant l’intimité entre le spectateur et le sujet. L’une des plus belles œuvres de l’exposition est à ce titre la sainte Marie Madeleine du Palazzo Pitti.
Comme chez beaucoup de peintres de son temps, l’art sacré tient une place prépondérante dans son œuvre. Le thème de la Vierge à l’enfant est l’un des thèmes iconographiques les plus traités par l’artiste et de nombreuses variantes de ce sujet largement rependu nous montrent comme Le Pérugin sut innover grâce aux modèles qu’il découvrit dans l’atelier florentin de Verrocchio. Il délaisse les fonds dorés de Carporali au profit de paysages où l’on reconnait tantôt l’influence flamande, tantôt les collines ombriennes. Ces derniers ne sont pas de simples éléments décoratifs. Le peintre instaure un dialogue entre le fond et le premier-plan. C’est une quête d’harmonie entre le monde réel et le monde spirituel qu’il cherche à nous montrer. Il donne également plus d’importance aux expressions des personnages, cherchant à rendre les liens de tendresse qui unissent la mère et l’enfant ; quant à la Vierge, elle est toujours toute en raffinement et délicatesse, prenant parfois les traits de son épouse Chiara Fancelli, comme dans la Madone de la National Gallery of Art à Washington.

Vierge à l’Enfant Vers 1500 Huile sur bois, 70,2 x 50 cm Washington, National Gallery of Art, Samuel H. Kress Collection © Courtesy National Gallery of Art, Washington
Vierge à l’Enfant
Vers 1500
Huile sur bois, 70,2 x 50 cm
Washington, National Gallery of Art, Samuel H. Kress Collection
© Courtesy National Gallery of Art, Washington

Beaucoup moins caractéristique de son œuvre, Le Pérugin s’adonna pourtant  à la peinture profane pour de grands commanditaires. Ces deux œuvres les plus connues sur ce thème sont ainsi réunies. Le combat de l’amour et de la chasteté commandé par Isabelle d’Este pour son studiolo privé de Mantoue. La toile foisonne de détails et répond à la passion humaniste d’Isabelle. Une cinquantaine de lettres entre la marquise et le peintre furent nécessaires pour arriver à ce résultat qui déplu pourtant à cette-dernière, lui reprochant d’avoir utilisé la tempera et non la peinture à l’huile et préférant le travail de Mantegna qui lui peint le Parnasse et Minerve chassant les Vices du jardin de la Vertu.

Apollon et Daphnis Années 1490 Huile sur bois, 39 x 29 cm Paris, Musée du Louvre - Département des Peintures © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Gérard Blot
Apollon et Daphnis
Années 1490
Huile sur bois, 39 x 29 cm
Paris, Musée du Louvre – Département des Peintures
© RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Gérard Blot

L’autre toile représente Apollon et Daphnis ou Apollon et Marsyas commandé (peut-être)  dans les années 1490 par Laurent de Médicis. L’importance du paysage est encore très nette, il se faufile jusqu’au premier plan. Les figures rappellent les antiques qu’a étudiés Le Pérugin à Rome avec leurs lignes parfaitement dessinées et ce déhanchement du bassin récurent dans l’art du peintre ombrien. Longtemps attribuée à Raphaël, cette peinture témoigne encore une fois du lien étroit qui uni l’art des deux artistes. 
Un très agréable moment en somme. Après je vous l’accorde si à la base les Vierge à l’enfant et autres saints ne sont pas votre tasse de thé, il vaudrait mieux passer votre chemin, mais ce serait dommage de se passer de ces magnifiques peintures, pleines de délicatesses et de couleurs douces. Certaines valent vraiment le coup d’œil, puis je radote, je le sais, mais le musée Jacquemart-André, c’est toujours un plaisir.

Raphaël, Raffaello Sanzio, dit (1483-1520) et Evangelista da Pian di Meleto (vers 1460-1549) Buste d’ange (retable de saint Nicolas de Tolentino) 1500-1501 Huile sur bois, transférée sur toile 31 x 26,5 cm Brescia, Pinacoteca Tosio Martinengo © Pinacoteca Tosio Martinengo – Brescia
Raphaël, Raffaello Sanzio, dit (1483-1520)
et Evangelista da Pian di Meleto (vers 1460-1549)
Buste d’ange 
1500-1501
HsB, transférée sur toile
© Pinacoteca Tosio Martinengo – Brescia

Pérugin, maître de Raphaël
12 septembre 2014-19 janvier 2015
http://expo-leperugin.com/fr/home-perugin-fr

Rendez-vous galant au musée Jacquemart-André entre Watteau, Fragonard et les autres

affiches-exposition-de-watteau-a-fragonardPour ceux qui aiment le XVIIIème siècle, ses coloris tantôt pastels tantôt vifs, ses draperies et ses visages de femmes aux joues roses et regards piquants, l’exposition du musée Jacquemart-André est faite pour vous.

Consacrée aux fêtes galantes et à son inventeur Jean-Antoine Watteau ainsi qu’à ses successeurs dans le genre, Pater, Boucher ou Fragonard, cette exposition est un voyage dans le temps agréable et végétal, une immersion dans le rococo et la Régence libre et décomplexée.

Récréation galante, Antoine Watteau (1684 – 1721)  Vers 1717-1719, Huile sur toile, 114,5 x 167,2 cm Berlin, Gemäldegalerie, Staatliche Museen zu Berlin © BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / Jörg P. Anders
Récréation galante, Antoine Watteau (1684 – 1721)
Vers 1717-1719, Huile sur toile, 114,5 x 167,2 cm
Berlin, Gemäldegalerie, Staatliche Museen zu Berlin
© BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / Jörg P. Anders

Le genre des « fêtes galantes » est l’une des inventions picturales les plus charmantes et les plus représentatives de cette époque où la légèreté en tout semble de mise.
Ce dernier issu des pastorales vénitiennes et hollandaises des XVIème et XVIIème siècles trouve en Watteau son plus grand interprète et son inventeur. Il fait de ce genre non pas une sous-classe du paysage, mais un genre en soi qui perdurera tout au long du Siècle des Lumières. Son art est un subtil jeu d’équilibriste entre les attentes des marchands d’art et l’Académie royale qui le reçoit ni plus ni moins qu’en tant que peintre d’Histoire, le sommet de la hiérarchie des genres, en 1717 avec le Pèlerinage à Cythère. Son morceau de réception est la définition même de ce nouveau genre. On peut regretter qu’il ne soit

la femme au papillon Antoine Watteau Antoine Watteau (1684-1721)  Vers 1716-1717, Trois crayons, 24 x 13,8 cm New York, The Metropolitan Museum of Art, Robert Lehman Collection, 1975 © The Metropolitan Museum of Art, Dist. RMN-Grand Palais / image of the MMA
la femme au papillon
Antoine Watteau
Vers 1716-1717, Trois crayons, 24 x 13,8 cm New York, The Metropolitan Museum of Art, Robert Lehman Collection, 1975 © The Metropolitan Museum of Art, Dist. RMN-Grand Palais / image of the MMA

pas présenté (il est au Louvre pour les curieux), mais il est sublimement remplacé par de multiples œuvres venues des plus grandes collections publiques et privées qui nous laissent entrevoir tout le talent de Watteau. Ce dernier se relève un coloriste hors pair mais également un très grand dessinateur qui arrive à saisir en quelques coups de crayons vifs et précis toute l’essence d’un corps et d’une robe aux plis complexes. Il réalisa de très nombreuses esquisses pour ces œuvres, maniant subtilement la technique des trois crayons, n’hésitant pas à mélanger plusieurs d’entre-elles, dont certaines exécutées plusieurs années en arrière.

Fête galante avec Persan et statue, Nicolas Lancret,  Vers 1728, Huile sur toile, 40 x 33 cm Rome, Galleria Nazionale d'Arte Antica in Palazzo Barberini Courtesy Soprintendenza Speciale per il Patrimonio Storico, Artistico ed Etnoantropologico e per il Polo Museale della città di Roma
Fête galante avec Persan et statue, Nicolas Lancret,
Vers 1728, Hst 40 x 33 cm
Rome, Galleria Nazionale d’Arte Antica in Palazzo Barberini
Courtesy Soprintendenza Speciale per il Patrimonio Storico, Artistico ed Etnoantropologico e per il Polo Museale della città di Roma

La particularité de ce nouveau genre qui sera particulièrement développé par les successeurs de Watteau c’est l’ancrage dans la réalité. Ce ne sont plus simplement des paysages imaginaires, mais des décors identifiables comme le parc de Saint-Cloud et le jardin des Tuileries, lieux de plaisirs emblématiques de la vie parisienne, agrémentés d’éléments de décors identifiables par le spectateur comme cette statue d’un soldat bandant son arc par Jacques Bousseau peinte par Nicolas Lancret dans sa Fête galante avec persan et statue. On y trouve aussi de vrais portraits comme celui de Marie-Anne Cuppi de Camargo, dite « la Camargo », une célèbre ballerine du XVIIIème siècle peinte également par Nicolas Lancret en 1727-1728.

Ce dernier est l’un des successeurs de Watteau, il sut développer ce nouveau genre en se l’appropriant. On peut également citer le seul élève connu du maître qui chose exceptionnelle pour l’époque, n’eut pas d’atelier, à savoir Jean-Baptiste Pater qui expérimenta à travers ce genre en développant notamment le côté érotique des scènes avec la figure de la baigneuse. Puis plus tard arrivent François Boucher et Jean-Honoré Fragonard qui portent la Fête galante à son sommet avant que la Révolution éteigne le genre. Ils développent son aspect improbable, l’exotisme avec des inspirations chinoises et orientales. Chez Boucher la bergère imaginaire remplace l’aristocrate dans un décor champêtre. Dans la Pastorale et son pendant l’Ecole de l’amitié, il développe l’idée de sentiment simple et pure qui se développe dans un environnement dénué d’artifices.

L'école de l'amitié, François Boucher (1703-1770)  1760, Huile sur toile, 64 x 80,5 cm Staatliche Kunsthalle, Karlsruhe
L’école de l’amitié, François Boucher (1703-1770)
1760, Huile sur toile, 64 x 80,5 cm
Staatliche Kunsthalle, Karlsruhe

Chez Fragonard le paysage se développe magnifiquement comme en témoigne La Fête à Saint-Cloud de 1775-1780, pièce maitresse du parcours et de l’artiste, prêtée exceptionnellement par la Banque de France. Le décor se développe de manière magistrale dans un tableau aux dimensions exceptionnelles témoignant de la grandeur et de l’attrait de ce genre de scène où se mêle jeux de scènes et fête foraine.
La fête galante se distingue donc par sa représentation des jeux de l’amour, son humour désuet, son côté théâtral et ses personnages haut en couleurs, plein de vies.

Une très belle exposition comme sait en faire le musée Jacquemart-André. On est rarement déçu quand on passe ses portes. La mise en scène est encore une fois subtilement soignée par Hubert le Gall qui fait ressortir tout le côté poétique de ce siècle dit des Lumières qui s’apprête pourtant à vivre de terribles remous historiques.

Jean-Honoré Fragonard (1732-1806), la fête à saint-cloud  Vers 1775-1780, Huile sur toile, 211 x 331 cm Paris, Collection de la Banque de France © RMN-Grand Palais / Gérard Blot
Jean-Honoré Fragonard (1732-1806), la fête à saint-cloud
Vers 1775-1780, Huile sur toile, 211 x 331 cm
Paris, Collection de la Banque de France
© RMN-Grand Palais / Gérard Blot

Un joli bonbon sucré dont on ne se lasse pas….

 

 

Désir et volupté. La femme anglaise est magnifiée chez Jacquemart-André

Le musée Jacquemart-André entame fort sa rentrée avec une sublime exposition qui s’affiche un peu partout dans Paris grâce à une campagne de presse efficace. Mais on ne va pas se plaindre, car le jeu en vaut la chandelle et vouloir communiquer dessus est justifiée en raison de sa grande réussite.

Jeunes filles grecques ramassant des galets sur la plage Frederic, Lord Leighton  1871 , huile sur toile, 84 x 129,5 cm Mexico, Collection Pérez Simón © Studio Sébert Photographes
Jeunes filles grecques ramassant des galets sur la plage
Frederic, Lord Leighton
1871 , huile sur toile, 84 x 129,5 cm
Mexico, Collection Pérez Simón
© Studio Sébert Photographes

Une cinquantaine d’œuvres sont issues de la collection Pérez Simón, riche industriel mexicain qui avait déjà prêté une partie de sa superbe collection, l’une des plus importantes d’Amérique latine, pour l’exposition du Gréco à Dalí. Elles s’offrent à nous pour nous faire voir pour la première fois en France depuis plus d’un siècle toute une génération de peintres victoriens : Lawrence Alma-Tadema, Frederic Leighton, Albert Morre, John William Waterhouse, Gabriel Dante Rossetti, Frederic Goodall, John Everett Millais, John Strudwick, Edward Burne Jones ou Edwin Long.

La reine Esther Edwin L. Long (1829-1891)  1878, Huile sur toile, 214 x 167 cm Mexico, Collection Pérez Simón © Studio Sébert Photographes
La reine Esther
Edwin L. Long (1829-1891)
1878, Huile sur toile, 214 x 167 cm
Mexico, Collection Pérez Simón
© Studio Sébert Photographes

Á une époque où en France, l’impressionnisme se développe et renverse les habitudes en peinture ; de l’autre côté de la Manche c’est l’Aesthetic movement qui est célébré dans tous les salons jusqu’à ce que la Grande guerre éclate. Les artistes dont certains sont issus des Préraphaélites, recherchent le raffinement extrême, la beauté parfaite, l’esthétisme à tout prix.
Le règne de la reine Victoria est souvent assimilé à un développement industriel important et à une morale stricte et puritaine ainsi qu’à une bourgeoisie toute puissante. En parallèle, l’art qui se développe autour de ces peintres est plein de raffinement et de délicatesse, en contraste avec la grisaille ambiante. Le sujet principal de ces artistes est la femme, issue de l’Antiquité ou de la littérature, pure, délicate, fragile ou dangereuse et enchanteresse, objet de désir désincarné.
L’exposition Désir et Volupté nous propose donc de s’émerveiller à notre tour devant toutes ces figures féminines qui peuplent les toiles de peintres inspirés.

Les roses d'Héliogabales Sir Lawrence Alma-Tadema (1836-1912)  1888 , huile sur toile, 132,7 x 214,4 cm Mexico, Collection Pérez Simón © Studio Sébert Photographes
Les roses d’Héliogabales
Sir Lawrence Alma-Tadema (1836-1912)
1888 , huile sur toile, 132,7 x 214,4 cm
Mexico, Collection Pérez Simón
© Studio Sébert Photographes

Le parcours est divisé en plusieurs axes portant sur les thèmes chers à ces peintres (antiquité, beauté classique, héroïnes, femmes fatales, le nu etc.) avec à chaque fois un focus sur l’un de ces artistes. Une manière de découvrir un grand nombre de figure, petit à petit, sans assommer le visiteur.
On commence ainsi avec une Antiquité idéalisée et redécouverte notamment grâce aux progrès de l’archéologie au XIXème siècle. Le traitement pictural est innovant, très marqué par le néo-classicisme d’Ingres ou l’académisme d’un Gérôme. On fait d’entrée de jeux face aux roses d’Héliogabale peinte par Lawrence Alma Tadema (1836-1912). Ce dernier représente une scène extraite de l’Historia Augusta, compilation de biographies d’empereurs romains écrite au début du IVème siècle. Le jeune Héliogabale lors d’une réception a l’idée de faire tomber sur l’assemblée un ensemble de fleurs à l’aide d’un plafond réversible. Seulement le poids des fleurs et leur grand nombre s’abat sur les convives et les étouffent. Dans sa toile, Alma Tadema occulte l’aspect tragique de la scène par une profusion de roses qui rend le tableau visuellement très attractif et au premier coup d’œil innocent. Dans le fond on aperçoit l’empereur satisfait et hautain avec ses proches qui regardent la scène d’un air détaché. La beauté graphique de l’œuvre en occulte toute sa violence.

LA découverte de Moïse Frederic Goodall
LA découverte de Moïse
Frederic Goodall

L’Antiquité Gréco-romaine n’est pas la seule à inspirer.  L’Orient et l’Egypte tout particulièrement sont des sujets prisés, non plus dans leurs réalités contemporaines comme chez les orientalistes, mais à travers des sujets bibliques. La superbe Reine Esther de Ewin Long qui reconstitue le palais de Xerxès à Persépolis en est un parfaitement exemple, le peintre ayant été jusqu’à choisir un modèle juif pour être au plus près de la réalité du sujet ; ou La découverte de Moïse par Frederic Goodall (1822-1904) qui nous plonge dans un décor parfaitement reconstitué avec le colosse de grès, les murs du temple de Philae ou l’ibis sacré. Seule la princesse égyptienne a une peau laiteuse contrastant avec celle de ses servantes semble sortie de l’imaginaire du peintre.
Les sujets classiques se retrouvent aussi chez Frederic Leighton et Albert Moore avec une influence gréco-romaine marquante, notamment dans l’Antigone ou Jeunes filles grecques ramassant des galets au bord de la mer de Leighton, très proche de la sculpture dans la construction des corps, beautés formelles absolues.

la boule de cristal John W. Waterhouse (1849-1917)  1902 , huile sur toile, 121,6 x 79,7 cm Mexico, Collection Pérez Simón © Studio Sébert Photographes
la boule de cristal
Waterhouse Collection Pérez Simón
© Studio Sébert Photographes

Avec des artistes comme Waterhouse, Burne-Jones ou Rossetti c’est la beauté de leurs contemporaines qui semble les inspirer. Belles femmes rousses, à la chevelure épaisse encadrant un visage anguleux et une peau pale. Elles incarnent des héroïnes littéraires, shakespearienne, arthurienne. Épurées ou mystérieuses, enchanteresses ou amoureuses tragiques.
Dans la partie « harmonie rêvée », on découvre l’art très linéaire de John M. Strudwick (1849-1937) qui prend sa source cette fois-ci dans la renaissance florentine où le dessin domine. Trois œuvres sont présentées : les remparts de la maison de Dieu, les jours passent et le temps jadis. Chacune est un plaisir pour les yeux. Strudwick fait preuve d’un souci du détail très impressionnant. Le rapprochement avec Botticelli est assez facile à faire visuellement devant « les jours passent » mais également avec Burne-Jones dont il fut un disciple.  Ce dernier est également d’une grande richesse symbolique avec chaque figure qui représente un âge de la vie qui défile devant les yeux de celui qui est assis sur le siège central.

les remaprts de la maison de Dieu John M. Strudwick (1849-1937)  Vers 1889, huile sur toile, 61,7 x 86,1 cm Mexico, Collection Pérez Simón © Studio Sébert Photographes
les remparts de la maison de Dieu
John M. Strudwick (1849-1937)
Vers 1889,Mexico, Collection Pérez Simón
© Studio Sébert Photographes

On arrive ensuite dans l’une des plus belles salles pour sa représentation du corps féminin, celle consacré à l’art du nu. Ce dernier devient un genre à part entière à la fin du XIXème siècle pourtant très conservateur. Les inspirations sont multiples encore une fois allant de l’antiquité à la renaissance en passant par la littérature, mais traité avec un certain recul. Le corps de la femme, même dévêtu est presque aseptisé tellement il est travaillé pour correspondre à un esthétisme parfait. Crenaia, la nymphe de la rivière Dargle peinte par Leighton est d’une pureté visuelle incontestable presque pudique malgré le jeu de transparence et la poitrine mise à nue. Mais (à mes yeux) le morceau de bravoure de cette section est l’Andromède de Sir Edward J. Poynter (1836-1919). Victime de sa mère Cassiopée qui la prétendit plus belle que les néréides, elle dut être sacrifiée nue à un monstre marin pour expiation. Elle est ici représentée dans une attitude d’abandon total. Persée n’est pas encore arrivé pour la sauver. Il émane d’elle un érotisme certain. Poynter ne cache rien de sa nudité et les éléments en furie qui l’entourent ne font qu’accentuer sa beauté. La recherche esthétique est ici perceptible dans le traitement de l’étole qui se gonfle dans le vent dont le bleu répond parfaitement à la rousseur de sa chevelure.

Andromède Sir Edward J. Poynter (1836-1919)  1869, huile sur toile, 51,3 x 35,7 cm Mexico, Collection Pérez Simón © Studio Sébert Photographes
Andromède
Sir Edward J. Poynter (1836-1919)
1869, huile sur toile, 51,3 x 35,7 cm
Mexico, Collection Pérez Simón
© Studio Sébert Photographes

Enfin après cette phase de dévergondage, nous retrouvons une image de la femme plus épurée, idéale et amoureuse. Représentée dans des scènes d’intérieurs antiques ou non, avec toujours une recherche d’un esthétisme très coloré et détaillé.  Ces œuvres, très appréciées des collectionneurs sont surtout faites pour être des jolis objets de décorations plus que des chefs-d’œuvre révolutionnaires en soi.

 

l'absence fait grandir l'amour John W. Godward (1861-1922)  1912, huile sur toile, 130,5 x 80 cm Mexico, Collection Pérez Simón © Studio Sébert Photographes
l’absence fait grandir l’amour
John W. Godward 
1912, Collection Pérez Simón© Studio Sébert Photographes

Le parcours s’achève avec ces jolies visions romantiques. Une très belle exposition pour peu qu’on aime ce type de peinture bien sûre. Une exposition de pastels délicats et une ode à la femme toute en délicatesse et raffinement qui devrait en satisfaire plus d’un. Même si cette exposition devrait surtout plaire à un public féminin. Messieurs vous pouvez venir vous rincer l’œil malgré tout.

Sur ce rendez-vous très bientôt pour les Etrusques du musée Maillol :p

Commissaire : Véronique Gérard-Powell

Désir et Volupté au musée Jacquemart André
3 septembre 2013 au 20 janvier