L’hymne à la vie des étrusques à découvrir au musée Maillol

Tête masculine fin du VIIe siècle avant J.-C. Bois avec traces d’or − H. 21,3 cm Milan, Museo Civico Archeologico © Civico Museo Archeologico di Milano / Giudici Giuseppe
Tête masculine
fin du VIIe siècle avant J.-C.
Bois avec traces d’or − H. 21,3 cm
Milan, Museo Civico Archeologico
© Civico Museo Archeologico di Milano / Giudici Giuseppe

Nous voici donc plongé dans une civilisation toujours entourée de mystères malgré les nombreuses découvertes et études qui lui sont dédiées. Nous voici chez les étrusques, invités cette saison au toujours accueillant musée Maillol.
Je ne sais pas si vous vous en rappelez mais il y a peu, la Pinacothèque avait déjà proposé une exposition Giacometti et les Etrusques dont je vous avais parlé (cf. https://museis.wordpress.com/2011/10/20/giacometti-et-les-etrusques/). Je vais donc faire court pour ne pas me répéter. Pourtant les deux expositions sont très différentes l’une de l’autre, en dehors de l’aspect comparatif avec un artiste contemporain et la muséographie en tant que telle. Là où la Pinacothèque dégageait un particularisme de l’art étrusque à travers l’art funéraire et ses figures allongées, le musée Maillol va plus loin.

Tombe du Navire 470 avant J.-C. Peintures transposées sur toile − H. 2,46; L.4,80; l. 3,50 m Tarquinia, Museo Archeologico Nazionale Tarquiniense © Su concessione della S.B.A.E.M - Museo Archeologico Nazionale Tarquiniense, Tarquinia
Tombe du Navire
470 avant J.-C.
Peintures transposées sur toile − H. 2,46; L.4,80; l. 3,50 m
Tarquinia, Museo Archeologico Nazionale Tarquiniense
© Su concessione della S.B.A.E.M – Museo Archeologico Nazionale Tarquiniense, Tarquinia

Bien qu’il commence par une évocation du matériel archéologique funéraire, notamment ces urnes-cabanes retrouvées dans les tombes et qui donnent une idée de l’habitat étrusques disparus ; il va plus loin. Le titre même en est la preuve, « un hymne à la vie ». Ici c’est le quotidien des étrusques que l’on cherche à approcher, eux qui étaient connus pour être de bons vivants. On découvre aussi une riche civilisation de marchants qui régna sur l’Italie entre les IXème et Ier siècles avant JC, qui échangea beaucoup avec la Grèce comme en prouve son art, avant de disparaître par la conquête romaine, tout en subsistant à travers de nombreuses traditions. Les romains héritèrent entre autres choses du temple étrusque, de l’art des aruspices, ou encore de la religion avec la triade capitoline.

Statuette d’haruspice IIIe siècle avant J.-C. Bronze fondu − H. 34 cm Rome, Museo Nazionale Etrusco di Villa Giulia © Su concessione della S.B.A.E.M. - Museo di Villa Giulia, Rome / Fabio Barbieri
Statuette d’haruspice
IIIe siècle avant J.-C.
Bronze fondu − H. 34 cm
Rome, Museo Nazionale Etrusco di Villa Giulia
© Su concessione della S.B.A.E.M. – Museo di Villa Giulia, Rome / Fabio Barbieri

Le monde étrusque était  principalement organisé autour d’une Dodécapole, une alliance  (fragile) politique, religieuse et économiques de 12 citées dont Véies, Cisra, Tarquinia, Vulci, Rusellae, Vetulonia, Populonia, Velzna, Clusium, Perusia, Arretium et Volterrae.
L’exposition donne un aperçu de ces cités, les lucumonies à travers divers aspects : l’architecture, l’art funéraire, l’écriture…
Parlons-en de l’écriture, de cette langue autour de laquelle planent tant de mystères. Même si l’alphabet est inspiré du grec, le sens général des mots est souvent difficile à comprendre car personne n’en a encore trouvé la clef. Tout ce que l’on sait, c’est qu’elle est non indo-européenne, faisant planer un doute sur l’origine de ce peuple.
Le second étage est celui des petites merveilles. Ici sont abordés différents aspects de la vie quotidienne qui font des étrusques un peuple à part : religion, banquet, militaire, art, sport, érotisme. La religion d’abord. Tite-Live disait que «l’Étrurie […] tenait plus que toute autre nation à l’observation des rites religieux ». C’est une mythologie de la révélation, celle faite aux hommes par la nymphe Végoia et le génie Tagès. On retrouve ainsi plusieurs divinités liées ou non aux divinités latines et grecques : Tinia (Jupiter), Menrva (qui donnera Minerve)…

Statue féminine 590-580 avant J.-C. gypse, h. 85 cm Londres, British Museum ©The British Museum, Londres, Dist. RMN-Grand Palais The Trustees of the British Museum crédit musée maillol
Statue féminine 590-580 avt J.-C.
gypse, h. Londres, British Museum
©The British Museum, Londres, Dist. RMN-GP
crédit musée maillol

Le rôle de la femme est aussi longuement abordé. Á travers les bijoux d’une part. Admirez ce superbe fermoir de vêtement en or à décor d’animaux d’une délicatesse majestueuse, ou cet éventail de bronze.  Après les portraits sont moins flatteurs, mais la statuaire étrusque est assez éloignée des codes grecques. Elle est plus formelle, dans une schématisation touchante, avec ces délicats sourires qui ornent les visages et qui rappellent certaines korés archaïques. Au passage, vous ne pouvez pas ne pas vous arrêtez devant cette tête en bois du VIIème siècle avant notre ère autrefois recouverte d’or et à l’expression si troublante. Mais je reviens à mes femmes, car elles ont durant toute l’Antiquité trainé une sacré réputation : dévergondés, grande buveuse, dépravée, prostituée et j’en passe, je vous renvoie à Aristote ou Diodore de Sicile. Ceci probablement pour l’unique raison que dans la société étrusque la femme bénéficie de droits civiques bien plus importants que ces voisines. Elle peut par exemple participer au banquet, rite sociale très important de la société étrusque. On voit d’ailleurs l’évolution des codes de ce dernier, d’abord assis comme chez Homère puis allongé de par l’influence orientale à la fin du VIIème siècle avt JC.
Pour revenir à mes moutons, le rôle des femmes et de leurs réputations est aussi une occasion pour exposer trois œuvres sulfureuses avec avertissement parental qui évoquent la réputation de ces gens très portés sur la chose et toute ses variétés. Alors même si ces messieurs gloussaient devant la vitrine, pour ceux qui ont parcouru l’exposition Pompéi, on en a vu d’autre, rappelez-vous le magnifique phallus aillé. Même si je dois avouer que le stamnos à représentation ithyphallique (ça fait plus savant comme mot) m’a bien amusé en l’imaginant dans une situation contemporaine du style « tenez belle-maman encore un peu de vin peut-être ?… »

Fermoir de vêtement, décoré de figures d’animaux 680-650 avant J.-C. Or − H.10 ; L. 17 cm – Rome, Museo di Villa Giulia ©Su concessione della S.B.A.E.M. - Museo Nazionale Etrusco di Villa Giulia, Rome
Fermoir de vêtement, décoré de figures d’animaux
680-650 avant J.-C.
Or − H.10 ; L. 17 cm – Rome, Museo di Villa Giulia
©Su concessione della S.B.A.E.M. – Museo Nazionale Etrusco di Villa Giulia, Rome

Enfin, pour conclure une très belle exposition, plein de beaux objets qui nous permettent encore une fois d’admirer cette civilisation pré-romaine fascinante. Les œuvres présentées sont de qualités, notamment tous ces vases à figures noires (bucchero nero). Les Etrusques n’ont décidément pas fini de nous surprendre. Après le choix d’une muséographie thématique et non chronologique est à débattre. Moi cela ne me dérange pas, même si du coup on se perd dans les différents styles mais la petite plaquette explicative est là pour vous faire réviser votre histoire étrusques, ou plutôt pour vous l’enseigner car après deux expositions en si peu de temps, ce peuple reste encore à découvrir.

 en bonus une oeuvre qui je trouve résume bien l’art étrusque qui respire la bonne humeur : 

oenochoé première moitié du VIe siècle avant J.-C. Bucchero − H. 41,5 cm Florence, Museo Nazionale Archeologico © Su concessione della Soprintendenza per i Beni Archeologici della Toscana / Antonio Quattrone
oenochoé
1ere moitié du VIe siècle avant J.c
Florence, Museo Nazionale Archeologico
© Su concessione della soprintendenza per i Beni Archeologici della Toscana / Antonio Quattrone


Etrusque un hymne à la vie.

Musée Maillol
18 septembre-19 février 2014.

 

Commissariat :
Anna Maria Moretti SGUBINI : Surintendante honoraire per i Beni Archeologici dell’Etruria meridionale
Francesca Boitani : Directrice honoraire del Museo Nazionale Etrusco di Villa Giulia, Rome

http://www.museemaillol.com/expositions/etrusques/presentation/

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Giacometti et les Etrusques

Commissaires : Claudia Zevi et MArc Restellini, directeur de la Pinacothèque.

Certains voient cette exposition, comme l’une des attractions de cet automne et il est vrai que le sujet est très attractif. Giacometti d’un côté, dont la côte sur le marché de l’art est au plus haut ; son « Homme qui marche I »  qui a battu un record d’enchère en février 2010 en étant adjugé pour 74.2 millions d’euros à la fondation Maegh chez Sotheby’s est d’ailleurs dans l’exposition. De l’autre côté, les étrusques, peuple méconnu et mystérieux qui fascine l’imaginaire de part leur esthétique propre, éloignée des canons classiques gréco-romains, leur langue, leurs moeurs etc.  etc.

La Pinacothèque offre ici, une de ces expositions comparées comme elle aime les faire.La mise en relation d’artistes plus moins contemporains avec leurs influences diverses et souvent éloignées est pour son directeur, Marc Restellini, une manière de faire évoluer l’histoire de l’art.  Elle avait déjà proposée ce genre de manifestation à l’automne 2008 avec Pollock et le chamanisme. Et il est vrai que le résultat peut être surprenant et instructif.

150 objets étrusques sont ainsi mis en relation avec 70 oeuvres de Giacometti, essentiellement des sculptures dont 15 proviennent de la fondation Maegh.

Alberto Giacometti (1901-1966), sculpteur et peintre suisse, très lié au surréalistes,fait un premier voyage en Italie en 1920. Mais la profonde rencontre avec  l’art étrusque c’est au Louvre qu’il la fait, surtout au cours de l’automne 1955 lors de l’exposition « Art et civilisation étrusques  » . La Pinacothèque présente ici des catalogues de cette expo annotés par l’artiste qui redessine ci et là les oeuvres qu’il voit. Preuve d’une fascination certaine.

Dans la majeure partie de l’exposition, la Pinacothèque nous présente cette civilisation étrusque, à travers différents objets, des sarcophages, des vases canopes, des vases etc. On découvre les quatre phases chronologiques : Villanovienne (IX-VIII° avant JC), orientalisante (720-580 avant JC), archaïque et classique (580-340 avant JC) et enfin hellénistique 340-fin du Ier avant JC). Evolution qui se manifeste notamment par le changement des rites funéraires, de la crémation à l’inhumation.

Vase canope : Chiusi ; Céramique ; h 60 cm ; Fin VIIIe siècle av. JC ; Florence.

Différents types d’urnes sont présentés : par exemple la tombe à Ziro où on retrouve les canopes de Chiusi. Ces derniers tiennent leur nom des canopes égyptiens (mais ces derniers étaient 4) et de Chiusi, la ville (région de Sienne). Ils ont un bouchon anthropomorphique qui représente symboliquement plus que de manière réaliste le mort. Très fragiles, donc peu transportés, c’est très appréciable de les voir de près, surtout qu’il s’en dégage une certaine sérénité, très touchante. Il y a aussi les sarcophages à bas-relief, d’inspiration grecque ou encore ceux figurés avec le mort ou le couple, en position de banquet.

L’intérieur d’une tombe, ou plutôt d’une petite nécropole est reconstituée en introduction, en demi-cercle, elle aurait inspirée Giacometti pour l’organisation de son atelier.

On évoque également la société, leur mode de vie, le rôle des femmes notamment, dont la présence d’égal à égal de leurs époux sur les tombes manifeste d’un statut plus privilégié que dans les autres sociétés antiques.

L’esthétique étrusque se dégage peu à peu de ces objets. Certes l’influence des voisins grecques est parfois visible, mais c’est malgré tout une esthétique propre et autonome qui se dégage. Les visages concentrent le côté réaliste et les corps eux ne répondent souvent à aucune règle logique de proportion. Ils s’étendent, s’allongent anormalement. Les animaux sont stylisés à l’image des chevaux. Et c’est bel et bien dans ces corps filiformes qu’on peut voir un lien avec l’oeuvre de Giacometti.

L’ombre du soir. 350-300 avt JC, bronze, h.57cm @photo : arrigo-coptiz

L’oeuvre phare de cette exposition c’est Ombra della sera, l’ombre du soir en français. Cette statuette en bronze de 57, 50cm se trouve habituellement au Museo Etrusco Guarnacci de Voltera, près de Pise et c’est la toute première fois qu’elle quitte sa demeure. C’est donc exceptionnel de la voir présentée, au milieu de l’exposition.

Vieux de 2300ans, ce jeune homme  découvert en 1737, est probablement une oeuvre votive, correspondant à un type institutionnel car plusieurs autres statuettes de ce genre existe.

Autour d’elle, les commissaires ont placés des oeuvres de Giacometti, et il est vrai que le rapport est assez évident à faire.  Personnellement deux autres objets, l’un étrusque et l’autre de Giacommeti ont aussi attiré mon attention par leur ressemblance : Les trois hommes qui marchent (1948, fondation Maegh) et le groupe  quatre statuette (époque héllenistique, museo archologico nazionale di Firenze).

Marc Restillini a dit de Giacometti qu’il était « le dernier des étrusques, leur descendant intellectuellement et artistiquement ». C’est ce que tend à démontrer la suite de l’exposition.

C’est à partir de ce point que l’on retrouve les autres oeuvres de l’artiste d’ailleurs, certaines très impressionnante, notamment par leurs tailles :  L’homme qui marche (1m83), et la plus grande,  grande femme debout I mesurant 2m70.

Selon David Sylvester, « Il y a trois thèmes récurrents dans le travail de Giacometti en sculpture : un buste d’homme, un nu masculin en marche, un nu féminin debout […] Ces figures peuvent apparaître isolément ou par groupes de deux, trois, quatre, cinq, huit ou neuf. » (Giacometti, trad. française 2001, André Dimanche Editeur.)

Alberto Giacometti, Femme de Venise IX (Woman of Venice IX), 1956, via the North Carolina Museum of Art.

Les  femmes de Venise,présentée à la Biennale de Venise en 1956 font parties, de la série des femmes qui marchent et sont très intrigantes à regarder de si près. D’abord réalisée en plâtre, elles ont été coulées en bronze par la suite. Le caractère humain est réduit à son minimum, le visage est plus ou moins perceptible et le corps accidenté. Et tout comme les membres s’allongent, s’allongent…A regarder ces figures, très différentes les unes des autres, tout en étant très proche, on a du mal à croire qu’il s’agit en fait d’une seule et même figure montrée à différents états de son élaboration par l’artiste.

Pourtant même si cette exposition se voit comme l’exposition essentielle et tant attendue depuis 50ans par les spécialistes, il ne faut pas négliger les autres sources d’inspiration de l’artiste qui ne se résume pas à être un interprète moderne de cet art étrusque. De plus, la production de figures longilignes et filiformes remonte avant la fameuse exposition de 1955.

Pourtant il est vrai que la ressemblance est troublante et qu’il est intérréssant de voir comment à plus de 2000ans d’écart, Giacommeti et les artistes étrusques ont eu la même vision artistique.

J’allai oublier. Si vous allez à cette expo, prévoyez un aspirine dans votre sac, ayez bien dormi et pas trop bu la vieille. En dehors de la scénographie très sombre et un peu brouillon en raison de la configuration même de la pinacothèque pleine de petits corridors et petites salles, ce sont surtout les explications qui sont indigestes. A moins d’être un spécialiste de la question étrusque à la base (et ils ne sont pas nombreux), il faut s’accrocher et si possible s’assoir bien confortablement avant d’entamer la lecture des panneaux. Parfois c’est presque 1m de texte compact, pleins de mots scientifiques, et d’expressions bien lourdes qui ont eu vite raison de ma patience. Parce que répété en l’espace de deux lignes  » jusqu’au ci, jusqu’au ça, jusque là » ou je ne sais plus quoi d’autres, c’est loin d’être agréable pour la pauvre lectrice, fatiguée et mouillée par la pluie que j’étais et surtout totalement impatiente dans les expos, je l’avoue, c’est mal.

Alberto Giacometti, « L’homme qui marche » (1961) Sculpture en bronze (183 cm) Fondation Maegh @ succession Giacometti ADAGP Paris 2011

Heureusement les objets se suffisent souvent à eux-mêmes…

Mais je vous conseille tout de même cette expo, d’une part Giacometti est un de nos grands artistes contemporains, mais surtout pour les objets étrusques, qu’on ne peut pas voir toujours si près de chez soi et qui sont les témoins d’une grande civilisation qui a donnée 3 rois à Rome.

Liens :

http://belougaonthevibes.blogspot.com/2008/05/reflexions-sur-lhomme-qui-marche-de.html

http://www.revuedada.fr/f/index.php?sp=zoomagenda&id=91&PHPSESSID=573edcd3472c910433939aed0474362b

http://paris-ile-de-france.france3.fr/info/giacometti-et-les-etrusques-a-voir-absolument-70439236.html?onglet=videos&id-video=VANV_1487348_140920111736_F3

http://www.journaldespeintres.fr/article.php3?id_article=303

http://books.google.com/books/about/Art_et_civilisation_des_%C3%89trusques.html?id=Mq5vQwAACAAJ

http://www.centrepompidou.fr/education/ressources/ENS-giacometti/ENS-giacometti.html