Désir et volupté. La femme anglaise est magnifiée chez Jacquemart-André

Le musée Jacquemart-André entame fort sa rentrée avec une sublime exposition qui s’affiche un peu partout dans Paris grâce à une campagne de presse efficace. Mais on ne va pas se plaindre, car le jeu en vaut la chandelle et vouloir communiquer dessus est justifiée en raison de sa grande réussite.

Jeunes filles grecques ramassant des galets sur la plage Frederic, Lord Leighton  1871 , huile sur toile, 84 x 129,5 cm Mexico, Collection Pérez Simón © Studio Sébert Photographes
Jeunes filles grecques ramassant des galets sur la plage
Frederic, Lord Leighton
1871 , huile sur toile, 84 x 129,5 cm
Mexico, Collection Pérez Simón
© Studio Sébert Photographes

Une cinquantaine d’œuvres sont issues de la collection Pérez Simón, riche industriel mexicain qui avait déjà prêté une partie de sa superbe collection, l’une des plus importantes d’Amérique latine, pour l’exposition du Gréco à Dalí. Elles s’offrent à nous pour nous faire voir pour la première fois en France depuis plus d’un siècle toute une génération de peintres victoriens : Lawrence Alma-Tadema, Frederic Leighton, Albert Morre, John William Waterhouse, Gabriel Dante Rossetti, Frederic Goodall, John Everett Millais, John Strudwick, Edward Burne Jones ou Edwin Long.

La reine Esther Edwin L. Long (1829-1891)  1878, Huile sur toile, 214 x 167 cm Mexico, Collection Pérez Simón © Studio Sébert Photographes
La reine Esther
Edwin L. Long (1829-1891)
1878, Huile sur toile, 214 x 167 cm
Mexico, Collection Pérez Simón
© Studio Sébert Photographes

Á une époque où en France, l’impressionnisme se développe et renverse les habitudes en peinture ; de l’autre côté de la Manche c’est l’Aesthetic movement qui est célébré dans tous les salons jusqu’à ce que la Grande guerre éclate. Les artistes dont certains sont issus des Préraphaélites, recherchent le raffinement extrême, la beauté parfaite, l’esthétisme à tout prix.
Le règne de la reine Victoria est souvent assimilé à un développement industriel important et à une morale stricte et puritaine ainsi qu’à une bourgeoisie toute puissante. En parallèle, l’art qui se développe autour de ces peintres est plein de raffinement et de délicatesse, en contraste avec la grisaille ambiante. Le sujet principal de ces artistes est la femme, issue de l’Antiquité ou de la littérature, pure, délicate, fragile ou dangereuse et enchanteresse, objet de désir désincarné.
L’exposition Désir et Volupté nous propose donc de s’émerveiller à notre tour devant toutes ces figures féminines qui peuplent les toiles de peintres inspirés.

Les roses d'Héliogabales Sir Lawrence Alma-Tadema (1836-1912)  1888 , huile sur toile, 132,7 x 214,4 cm Mexico, Collection Pérez Simón © Studio Sébert Photographes
Les roses d’Héliogabales
Sir Lawrence Alma-Tadema (1836-1912)
1888 , huile sur toile, 132,7 x 214,4 cm
Mexico, Collection Pérez Simón
© Studio Sébert Photographes

Le parcours est divisé en plusieurs axes portant sur les thèmes chers à ces peintres (antiquité, beauté classique, héroïnes, femmes fatales, le nu etc.) avec à chaque fois un focus sur l’un de ces artistes. Une manière de découvrir un grand nombre de figure, petit à petit, sans assommer le visiteur.
On commence ainsi avec une Antiquité idéalisée et redécouverte notamment grâce aux progrès de l’archéologie au XIXème siècle. Le traitement pictural est innovant, très marqué par le néo-classicisme d’Ingres ou l’académisme d’un Gérôme. On fait d’entrée de jeux face aux roses d’Héliogabale peinte par Lawrence Alma Tadema (1836-1912). Ce dernier représente une scène extraite de l’Historia Augusta, compilation de biographies d’empereurs romains écrite au début du IVème siècle. Le jeune Héliogabale lors d’une réception a l’idée de faire tomber sur l’assemblée un ensemble de fleurs à l’aide d’un plafond réversible. Seulement le poids des fleurs et leur grand nombre s’abat sur les convives et les étouffent. Dans sa toile, Alma Tadema occulte l’aspect tragique de la scène par une profusion de roses qui rend le tableau visuellement très attractif et au premier coup d’œil innocent. Dans le fond on aperçoit l’empereur satisfait et hautain avec ses proches qui regardent la scène d’un air détaché. La beauté graphique de l’œuvre en occulte toute sa violence.

LA découverte de Moïse Frederic Goodall
LA découverte de Moïse
Frederic Goodall

L’Antiquité Gréco-romaine n’est pas la seule à inspirer.  L’Orient et l’Egypte tout particulièrement sont des sujets prisés, non plus dans leurs réalités contemporaines comme chez les orientalistes, mais à travers des sujets bibliques. La superbe Reine Esther de Ewin Long qui reconstitue le palais de Xerxès à Persépolis en est un parfaitement exemple, le peintre ayant été jusqu’à choisir un modèle juif pour être au plus près de la réalité du sujet ; ou La découverte de Moïse par Frederic Goodall (1822-1904) qui nous plonge dans un décor parfaitement reconstitué avec le colosse de grès, les murs du temple de Philae ou l’ibis sacré. Seule la princesse égyptienne a une peau laiteuse contrastant avec celle de ses servantes semble sortie de l’imaginaire du peintre.
Les sujets classiques se retrouvent aussi chez Frederic Leighton et Albert Moore avec une influence gréco-romaine marquante, notamment dans l’Antigone ou Jeunes filles grecques ramassant des galets au bord de la mer de Leighton, très proche de la sculpture dans la construction des corps, beautés formelles absolues.

la boule de cristal John W. Waterhouse (1849-1917)  1902 , huile sur toile, 121,6 x 79,7 cm Mexico, Collection Pérez Simón © Studio Sébert Photographes
la boule de cristal
Waterhouse Collection Pérez Simón
© Studio Sébert Photographes

Avec des artistes comme Waterhouse, Burne-Jones ou Rossetti c’est la beauté de leurs contemporaines qui semble les inspirer. Belles femmes rousses, à la chevelure épaisse encadrant un visage anguleux et une peau pale. Elles incarnent des héroïnes littéraires, shakespearienne, arthurienne. Épurées ou mystérieuses, enchanteresses ou amoureuses tragiques.
Dans la partie « harmonie rêvée », on découvre l’art très linéaire de John M. Strudwick (1849-1937) qui prend sa source cette fois-ci dans la renaissance florentine où le dessin domine. Trois œuvres sont présentées : les remparts de la maison de Dieu, les jours passent et le temps jadis. Chacune est un plaisir pour les yeux. Strudwick fait preuve d’un souci du détail très impressionnant. Le rapprochement avec Botticelli est assez facile à faire visuellement devant « les jours passent » mais également avec Burne-Jones dont il fut un disciple.  Ce dernier est également d’une grande richesse symbolique avec chaque figure qui représente un âge de la vie qui défile devant les yeux de celui qui est assis sur le siège central.

les remaprts de la maison de Dieu John M. Strudwick (1849-1937)  Vers 1889, huile sur toile, 61,7 x 86,1 cm Mexico, Collection Pérez Simón © Studio Sébert Photographes
les remparts de la maison de Dieu
John M. Strudwick (1849-1937)
Vers 1889,Mexico, Collection Pérez Simón
© Studio Sébert Photographes

On arrive ensuite dans l’une des plus belles salles pour sa représentation du corps féminin, celle consacré à l’art du nu. Ce dernier devient un genre à part entière à la fin du XIXème siècle pourtant très conservateur. Les inspirations sont multiples encore une fois allant de l’antiquité à la renaissance en passant par la littérature, mais traité avec un certain recul. Le corps de la femme, même dévêtu est presque aseptisé tellement il est travaillé pour correspondre à un esthétisme parfait. Crenaia, la nymphe de la rivière Dargle peinte par Leighton est d’une pureté visuelle incontestable presque pudique malgré le jeu de transparence et la poitrine mise à nue. Mais (à mes yeux) le morceau de bravoure de cette section est l’Andromède de Sir Edward J. Poynter (1836-1919). Victime de sa mère Cassiopée qui la prétendit plus belle que les néréides, elle dut être sacrifiée nue à un monstre marin pour expiation. Elle est ici représentée dans une attitude d’abandon total. Persée n’est pas encore arrivé pour la sauver. Il émane d’elle un érotisme certain. Poynter ne cache rien de sa nudité et les éléments en furie qui l’entourent ne font qu’accentuer sa beauté. La recherche esthétique est ici perceptible dans le traitement de l’étole qui se gonfle dans le vent dont le bleu répond parfaitement à la rousseur de sa chevelure.

Andromède Sir Edward J. Poynter (1836-1919)  1869, huile sur toile, 51,3 x 35,7 cm Mexico, Collection Pérez Simón © Studio Sébert Photographes
Andromède
Sir Edward J. Poynter (1836-1919)
1869, huile sur toile, 51,3 x 35,7 cm
Mexico, Collection Pérez Simón
© Studio Sébert Photographes

Enfin après cette phase de dévergondage, nous retrouvons une image de la femme plus épurée, idéale et amoureuse. Représentée dans des scènes d’intérieurs antiques ou non, avec toujours une recherche d’un esthétisme très coloré et détaillé.  Ces œuvres, très appréciées des collectionneurs sont surtout faites pour être des jolis objets de décorations plus que des chefs-d’œuvre révolutionnaires en soi.

 

l'absence fait grandir l'amour John W. Godward (1861-1922)  1912, huile sur toile, 130,5 x 80 cm Mexico, Collection Pérez Simón © Studio Sébert Photographes
l’absence fait grandir l’amour
John W. Godward 
1912, Collection Pérez Simón© Studio Sébert Photographes

Le parcours s’achève avec ces jolies visions romantiques. Une très belle exposition pour peu qu’on aime ce type de peinture bien sûre. Une exposition de pastels délicats et une ode à la femme toute en délicatesse et raffinement qui devrait en satisfaire plus d’un. Même si cette exposition devrait surtout plaire à un public féminin. Messieurs vous pouvez venir vous rincer l’œil malgré tout.

Sur ce rendez-vous très bientôt pour les Etrusques du musée Maillol :p

Commissaire : Véronique Gérard-Powell

Désir et Volupté au musée Jacquemart André
3 septembre 2013 au 20 janvier

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