Cézanne et Paris

Ha Cézanne ! Rien que son nom évoque le soleil du midi, les couleurs chaudes de la terre, le bleu de la mer et du ciel et la montagne Sainte Victoire vue sous toutes ses coutures. Pour beaucoup, voilà ce qu’est Cézanne, mais l’exposition du Luxembourg tend à nous montrer à travers 79 œuvres venues parfois de bien loin, que comme tout grand artiste, il ne se limite pas à une seule et unique vision de lui-même. Nous découvrons, ici, un Cézanne parisien, éloigné de sa Provence natale, où il nait et meurt (1839-1906). Car si les spécialistes savent que Paris fait partie de la vie et de l’œuvre du peintre, pour tous les autres, c’est une véritable et instructive découverte.

Car oui, Paris est bien plus qu’une simple étape dans son parcours, elle fait partie de lui.

Les toits de Paris. 1881-82. © Collection particulière
portrait d'E. Zola

Cézanne monte pour la première fois à la capitale en 1861, il a 21ans. Il vient pour suivre son ami d’enfance, déjà sur place, qui n’est autre qu’Emile Zola. Les deux artistes se sont rencontrés au collège Bourbon en 1852 et leur relation est évoquée dès le début de l’exposition, avec portraits et évocations de la demeure de l’écrivain. L’écrivain aide le peintre, son œuvre l’inspire également. Mais cette amitié se termine en 1886 suite à publication de L’œuvre, 14ème volume des Rougon-Macquart qui raconte la vie d’un peintre maudit dans lequel s’identifie Cézanne.

A partir de ce premier voyage, on estime que le peintre passe autant de temps à Paris que dans le Sud, à travers de nombreux aller-retour, ce qui rend cette exposition tout à fait légitime pour mieux apprécier une grande partie de son œuvre. En effet, sur près de 1000 œuvres, environ 350 ont été réalisées dans le Nord.

Bethsabée

Plusieurs aspects sont ici montrés, à  commencer par ce dualisme entre modernité et tradition. Cézanne ne désire pas s’abroger de tout héritage, au contraire, il flâne au Louvre régulièrement qui est pour lui « le livre où nous apprenons à lire ». Il y étudie les anciens maîtres, avec une préférence pour les grands coloristes, comme Delacroix, Rubens. Il étudie aussi la sculpture sous tous ses angles. Armé d’un cahier et de crayons, il griffonne, esquisse, copie, comme le prouve sa version de Bethsabée d’après Rembrandt entrée au Louvre en 1869, véritable réinterprétation, où la ligne s’efface derrière la couleur et d’où émerge déjà  son travail sur les volumes.

Cézanne fréquente l’Académie de Charles Suisse, quai des Orfèvres où il rencontre Renoir, Pissarro, Monet, Sisley et Guillaumin. C’est l’apprentissage de la modernité dont Paris est capitale. Mais Cézanne, reste un être à part. Il tente d’intégrer en vain les Beaux-Arts et est refusé aux salons.  Il participe certes à la première exposition impressionniste, organisée par Nadar, mais il se détache assez vite de ce mouvement. Finalement sa « gloire » personnelle n’arrive qu’assez tard, par l’exposition en son nom, de 1895, organisée par le marchand Ambroise Vollard, évoqué par des portraits dans la fin du parcours. Cézanne a alors 56ans, et le succès ne le quitte plus.

Paysage des bords de l'Oise.1873-74. Monaco

Mais revenons à ses années parisiennes.

La halle aux vins. 1872. © Portland Art Museum,

Paris n’est pas évoquée à travers ses grands monuments. Nous ne sommes pas face aux cathédrales de Monet, mais plutôt dans une vision personnelle de la ville, un paysage parmi tant d’autres, une vue des toits par ci, la halle aux vins par-là. L’artiste n’a pas d’attache fixe, il la quitte et la retrouve et on lui connait plus d’une vingtaine d’adresses différentes. La rue de l’Ouest, derrière Montparnasse a été son plus long point d’encrage, entre 1877 et 1882, mais encore, dans différents appartements. Les couleurs n’évoquent pas le soleil et le ciel du midi. Ici, elles sont plus froides, plus grises, plus citadines en quelque sorte. Sauf quand il quitte la ville, pour aller en banlieue retrouver les bords de Marne qu’il affecte tant. On retrouve alors, une panoplie de verts et de bleus porteuse d’une certaine idée de la beauté calme selon Cézanne.

Une moderne Olympia. 1873 © service presse Rmn-Grand Palais

La ville c’est aussi la tentation, tentation des corps, de la femme, de sa représentation nue et brute. Manet en 1863 réalise l’Olympia, Cézanne créé la nouvelle Olympia en 1873/74, peut-être à Auvers-sur-Oise chez son ami, le docteur Gachet. Ce dernier est évoqué dans l’exposition, pour les séjours passés chez lui et les échanges artistiques, notamment par l’apprentissage de la gravure.

La femme est presque dénaturée, pour n’être qu’un objet de désir, rendu par la touche et la couleur. L’éternel féminin de 1877, observé de toute part en est un autre exemple. La femme est exposée, nue, lasse, sans effort de paraître, loin des divines nymphes ou déesses. Elle est juste là, posée sous un dais, et 17 hommes, dont Cézanne (chauve au premier plan), témoignant de la société parisienne la contemplent.  Les spécialistes rapprochent cette œuvre de l’Atelier de Courbet. Les hommes sont classés selon leurs rangs, social d’un côté, artistique de l’autre et observent cette éternelle figure féminine.

L'éternel féminin ou le veau d'or . 1877 © The J. Paul Getty Museum

Le peintre n’est pas resté confiné entre les murs d’une ville grandissante.  Comme ses amis, il s’éloigne, du côté d’Auvers-sur-Oise où il reste près d’une année en 1872, à Issy-les-Moulineaux, Pontoise où s’est installé Pissarro, dans la région de Fontainebleau ou encore sur les bords de l’Oise et de la Marne. Il découvre dans ses paysages, la peinture en plein air et le chemin de fer lui facilite ses déplacements. Ses toiles ne sont pas de fraiches touches de couleurs impressionnistes. Il préfère jouer sur les volumes, les décomposer, les reconstruire par la couleur, ce qui annonce en certains points le cubisme à venir.

On découvre ses intérieurs, ces motifs de papier peint récurrents derrière une nature morte où derrière sa femme, Hortense Piquet, qu’il épouse en 1886. Hortense, dit-il, pose comme une pomme. Pour lui, en effet, pas de hiérarchie de genre, la nature morte est un motif comme un autre et l’être humain également. Il s’évertue donc de peindre ces motifs, encore et encore.

Madame Cézanne à la jupe rayée. 1877. © 2011, Museum of Fine Arts

En conclusion, une exposition sympathique et claire, bien expliquée, des cartels bien faits dans l’ensemble, même si de plus en plus, le fait de ne pas avoir d’audioguide sur les oreilles, devient très clairement un handicap, ce qui est dommage.

Pas trop longue, non plus, donc pas le temps de s’ennuyer, mais peut-être que ceux qui payent plein tarif seront de fait sur leurs faims. Les expositions du Luxembourg n’étant pas les plus charitables pour nos petites bourses.

Personnellement, j’ai été agréablement surprise. J’y allais un peu à reculons, Cézanne est, il est vrai, un artiste atypique, dont la touche dynamique peut laisser hésitant, mais découvrir une autre facette de lui, est plus qu’instructif. Découvrir Paris, sous les pinceaux de l’artiste considéré comme le plus méridional de tous, laisse justement un joli sentiment au sortir de cette exposition, où on redécouvre l’artiste et notre région tout à la fois.

Commissariat général :
Gilles Chazal, directeur du Petit Palais, musée des Beaux-arts de la Ville de Paris.
Commissariat scientifique :
Maryline Assante di Panzillo, conservateur au département des peintures, Petit Palais, Musée des Beaux-arts de la Ville de Paris.
Denis Coutagne, conservateur en chef honoraire du patrimoine ; Président de la société Paul Cézanne.

Liens :

http://www.presse.rmn.fr/phpmyimages/public/image.php?ev_id=337
http://www.museeduluxembourg.fr/fr/expositions/
http://www.artactu.com/exposition-cezanne-et-paris-musee-du-luxembourg-article001059.html

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st Michel : Delacroix, Michel terrassant le dragon

Aujourd’hui nous nous fêtons les Michel, j’ai donc décidé de jeter un coup d’œil sur Saint Michel. Vous savez  cet archange en cuirasse qui terrasse le dragon ? Entre celui du mont st Michel ou celui de la place st Michel, le choix iconographique est vaste. J’ai préféré choisir une œuvre plus colorée : le St Michel de Delacroix exécuté pour l’église St Sulpice de Paris.

 

E. Delacroix, Michel terrassant le Dragon, 1849-61. St-Sulpice, Paris.

Eugène Delacroix (1798-1863) est aujourd’hui l’un de nos peintres les plus connus et les salles rouges du Louvre en témoignent quotidiennement.  Mais au regard de sa vie et de son œuvre, il n’y a rien d’étonnant à cela. Célèbre de son vivant, il est avec quelque chose comme 800 tableaux et peintures murales et 600 dessins, le peintre emblématique du XIX ème siècle, quelque part entre classicisme et modernité féroce.

Delacroix qu’on soupçonne (plus que fortement) d’être le fils naturel de Talleyrand est du moins officiellement le fils de Charles Delacroix, secrétaire de Turgot, conventionnel devenu ministre des Affaires extérieures sous le Directoire puis ambassadeur et enfin préfet des Bouches-du-Rhône et de Gironde.

Le jeune Eugène commence en 1816 dans l’atelier de Guérin et très tôt il se montre hostile à l’académisme de son maître qu’il considère d’un ancien temps.  Ses premières œuvres reflètent l’influence de l’Italie de la Renaissance et du XVIIème mais dès 1822 c’est de Géricault qu’il se rapproche avec la présentation de la Barque de Dante au salon. Sa participation y devient régulière et deux ans plus tard en 1824, Le massacre de Scio fait de lui le chef de file incontesté des Romantiques.

Une dizaine d’années plus tard, après un voyage au Maroc, en Algérie et en Espagne où il accompagne le comte de Mornay, chargé de mission auprès du Sultan du Maroc, il ramène dans ses valises tout un monde de couleurs et d’Orient fantasmé : l’Orientalisme est en marche et encore une fois, c’est lui, Eugène Delacroix, le fer de lance de ce mouvement.

Il devient l’artiste que l’on s’arrache, passant tous les régimes pour lesquels il exécute de  grands ensembles décoratifs : la Salon du Roi au Palais Bourbon (1833-38) ; la bibliothèque du Sénat (1840-46) ; la Galerie d’Apollon au Louvre (1850-51) ; le Salon de la Paix de l’Hôtel de Ville de Paris, aujourd’hui détruit (1851-54) ; la Comédie Française (1852-53).

1855 est également une année importante dans sa carrière : c’est l’année où la France organise pour la première fois une exposition universelle à Paris.  A cet occasion Delacroix est invité à présenter une rétrospective de son  œuvre en compagnie d’un autre peintre non moins célèbre et souvent présenté comme l’anthithèse de Delacroix : Jean-Auguste Ingres.

Elu à l’Institut de France en 1857, il est également l’un  des membres fondateurs de la Société des Beaux-Arts.

Il meurt à 65ans en 1863 des suites d’une Tuberculose et est inhumé au Père Lachaise.

Bien que se réclamant souvent athée, l’œuvre religieuse de Delacroix est l’une des plus poignantes de son temps. Il décore ainsi plusieurs édifices religieux et se voit confié en 1849 le décor de la Chapelle des Saints-Anges de l’Eglise st-Sulpice, l’une des plus grandes églises parisiennes.

Les plans actuels de l’église datent du XVIIème siècle. Le chœur a été achevé et béni en 1673 mais l’ensemble de l’édifice  ne fut achevé qu’en 1870. Seulement des travaux de restaurations furent vite nécessaire à cause des obus prussiens de 1871.

La chapelle des Saints-Anges est la première chapelle latérale droite de la nef. Il avait aussi, en 1847 reçu une autre commande pour le transept mais le projet fut abandonné.

Du fait d’un état de santé mauvais et d’autres commandes en cours, les retards s’accumulent et  Delacroix ne commence pas le gros-œuvre avant 1854. Il ne vient que de temps en temps jusqu’en 1858 avant de se mettre avec acharnement au travail jusqu’en 1861, année où la chapelle est présentée au public.

Il réalise pour cette chapelle trois de ces dernières œuvres dont le thème est la lutte, le combat entre l’homme et les créatures divines.

–          Le plafond, qui est une huile sur toile marouflée représente Saint Michel Terrassant le Dragon, épisode tiré de l’Apocalypse.

–          sur les murs, deux peintures à l’encaustique (et non des fresques) (715 x 485cm) : La lutte de Jacob avec l’Ange (Genèse) et Héliodore chassé du Temple (Livre des Maccabées).

Heliodore chassé du Temple / Lutte de Jacob avec l'ange (1849-61), st-Sulpice, Paris

Saint Michel terrassant le dragon.

Delacroix illustre ici le chapitre XII de l’Apocalypse selon st Jean.  Satan se rebelle dans les cieux et y amène le Mal. Il est alors chassé par les anges et la guerre céleste menée par Michel continue sur la terre.

Apocalypse XII, 7-9

« Et il y eut guerre dans le ciel. Michel et ses anges combattirent contre le dragon. Et le dragon et ses anges combattirent, mais ils ne furent pas les plus forts, et leur place ne fut plus trouvée dans le ciel. Et il fut précipité, le grand dragon, le serpent ancien, appelé le diable et Satan, celui qui séduit toute la terre, il fut précipité sur la terre, et ses anges furent précipités avec lui. »

Les archanges ne sont pas hiérarchiquement les plus hauts placés, mais seuls eux ont la possibilité d’agir au nom de Dieu sans avoir besoin de sa permission.

Michel est le plus célèbre d’entre eux. « Michel » étymologiquement signifie « Qui est semblable à Dieu ».  Il apparait dans l’Ancien et le Nouveau Testament, ainsi que dans le Coran. Il est d’ailleurs le seul archange que la Bible désigne comme tel (Jude, 9 : « Or, l’archange Michel, lorsqu’il contestait avec le diable et lui disputait le corps de Moïse, n’osa pas porter contre lui un jugement injurieux, mais il dit: Que le Seigneur te réprime! »). Il est présenté comme chef des armées célestes, d’où sa représentation en tenue militaire la plupart du temps. Dans l’Apocalypse il est aussi le bras de Jésus qui l’aide à juger les âmes lors du Jugement Dernier.

On est dans un paysage bien ouvert, n’oublions pas que nous sommes sur un plafond. Crevant les cieux, tout nimbé de lumière d’or manifestant sans doute la puissance divine qui l’accompagne, Michel s’abat sur le démon avec sa lance et le précipite sur la terre.

Il est le centre de l’œuvre.  Son corps et sa lance en sont  le pilier vertical et ses ailes déployées majestueusement apportent un équilibre horizontal à la manière d’une croix. Le ciel derrière lui occupe les ¾ de la toile et les couleurs de ce dernier  rappelant la luminosité d’un orage, se reflètent dans les ailes de Michel, entre gris et or.

Les couleurs ici manifestent le talent de coloriste de Delacroix. Elles se répondent entre-elles. Les nuances chaudes du rouge, de l’orange ou du jaune répondent à la froideur du bleu et du gris.

La partie inférieure représente la terre. Une terre hostile et rocailleuse dont s’élèvent de sombres montagnes en colères et des volcans d’où jaillissent la lave et la fumée qui obscurcissent les cieux.

Ce sol est jonché de corps sans vie, dont certains semblent disloqués par leur chute. Des anges déchus.  Au centre, sur un rocher plus haut que les autres et poussé à terre par le pied de Michel : Satan. Il tient toujours sa fourche fermement mais il a perdu son bouclier tombé à côté du serpent. Son corps devenu monstrueux est comme plié de toute part sous le poids de l’archange dans une posture très nerveuse. Pourtant Michel au-dessus n’est pas dans l’effort. Il le maintien  simplement avec son talon. La bataille est finie. Satan est vaincu.

Esquisse pour Michel

L’accueil reçut par cet ensemble décoratif fut tout de même un peu froid. Pour l’inauguration aucun membre du gouvernement ne se présenta.  Les critiques lui reprochèrent un excès d’académisme, ce qui est un comble pour cet artiste qui se voulait novateur. Mais Baudelaire et Gauthier admirèrent le travail de leur ami et d’autres peintres vinrent voir son travail et lui assurer qu’ « il n’était pas encore mort ».

 

Liens :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Eug%C3%A8ne_Delacroix

http://fr.wikisource.org/wiki/Peintures_murales_d%E2%80%99Eug%C3%A8ne_Delacroix_%C3%A0_Saint-Sulpice

http://www.musee-delacroix.fr

http://www.creteil.iufm.fr/fileadmin/documents/siteFFO/Service/Productions/Delacroix-la_Chapelle_des_Saints-Anges.pdf

http://www.peintre-analyse.com/delacroix.htm

http://www.correspondance-delacroix.fr

http://www.creteil.iufm.fr/fileadmin/documents/siteFFO/Service/Productions/T_Gautier_sur_Delacroix.pdf