Première escale à Venise au musée Jacquemart-André : Canaletto et Guardi

La première exposition qui s’est ouverte et que je partage avec vous est consacrée aux grands vedutistes de Venise. Maillol va également faire la sienne sur Canaletto mais en attendant c’est le musée Jacquemart-André qui s’y colle avec une exposition toute en confrontation entre Canaletto et Guardi.

Francesco Guardi, Le Canal de la Giudecca et le Zattere
Vers 1758, Madrid, Collection Carmen Thyssen-Bornemisza, en dépôt au Museo Thyssen-Bornemisza © Colección Carmen Thyssen-Bornemisza en depósito en el Museo Thyssen-Bornemisza,
Madrid

D’abord il faut préciser ce qu’est la veduta, étant donné que ce mot est répété plein de fois mais jamais sa définition, même si on la devine fortement. Une veduta (vedute au pluriel) c’est une peinture très détaillée de paysages urbains. Spécialité flamande qui s’épanouit à Venise au cours du XVIIIème siècle grâce à l’influence de peintres comme Gaspar van Wittel (1652-1736), néerlandais installé à Rome en 1675 ou Lucas Carlevarijs, initiateur du védutisme à Venise dans le but de diffuser l’image de la cité des doges à travers l’Europe. La splendeur de la ville au XVIIIème siècle décline peu à peu, mais au travers de cet art, elle continue à diffuser le mythe étincelant d’une cité grandiose de fêtes et de carnavals.

Le musée Jacquemart-André et culturespace ont choisi ce thème pour encore une fois mettre en lumière les collections de Nelly Jacquemart et Edouard André qui avaient acquis un caprice de Guardi et deux vues de Canaletto. C’est aussi l’occasion de célébrer les 300ans de la naissance de Guardi, même si en l’occurrence on a tout de même l’impression que l’exposition tourne d’avantage autour de Canaletto que de lui. Mais passé cette petite contradiction, c’est une belle exposition mise en valeur par une muséographie adaptée, dont les murs verts d’eau rappellent facilement la lagune. Elle a aussi  un but scientifique avoué et mis en avant par le commissaire de l’exposition Bozena Anna Kowalczyk, spécialiste reconnue de la veduta du XVIIIe siècle, celui de montrer les liens entre les deux artistes, les effets d’influence et d’interprétation à les œuvres qui se croisent et se répondent.

Panni, galeries de vues de la Rome antique, 1758, Louvre

Antonio Canal, dit Canaletto débute  sa carrière personnelle à 23ans. Il explore avec un souffle nouveau le gendre des vedute en leurs donnant plus de lumière et d’effets atmosphériques. Il étudie avec attention les perspectives qu’il découvre à Rome à travers les œuvres de Panini. Il aime aussi animer ces œuvres de figures qui donnent vie aux monuments représentés. Ces jeunes compositions sont parfois attribuées à tort à Guardi aussi reconnu pour ses jeux de lumières et d’atmosphère alors qu’avec l’âge, Canaletto s’oriente vers plus de rigueur et d’observation minutieuse. L’observation d’une œuvre de jeunesse et d’une œuvre de maturité autour de la représentation de la place Saint-Marc vers l’est est particulièrement frappante à ce niveau-là pour noter l’évolution indéniable d’un style.

La confrontation des œuvres sur un même thème entre les deux artistes est aussi très parlante : la lagune, les places, la fête, le carnaval. Après l’affecte de chacun fait qu’on préfère l’un plutôt que l’autre mais au-delà de ce pure aspect subjectif, la confrontation des style et des techniques est toujours intéressante. Comment Canaletto tend vers une observation quasi-scientifique alors que Guardi donne à ses œuvres une aura presque irréelle, sensible mais en même temps grouillante de vie et pittoresque dans le goût de la fin du XVIIIème siècle ce qui lui vaut de surmonter le maître.

Guardi (17212-1793) commence à devenir célèbre quand Canaletto l’est déjà et qu’il part à Londres. Ce dernier a bénéficié de l’appui de Joseph Smith, consul à Venise et qui lui a commandé plus d’une cinquantaine de peintures et une centaine de dessins qu’il revend au roi Georges III en 1762. Aujourd’hui encore la collection de la couronne britannique est exceptionnelle et le musée Jacquemart-André peut se targuer d’avoir obtenu le prêt exceptionnel d’un certain nombre de ces œuvres pour cette exposition, ce qui est rarissime, à l’image de ce sujet très rare chez Canaletto, l’Intérieur de la basilique San Marco, le vendredi saint. Les historiens de l’art pense que c’est en observant la collection de Smith que Guardi a développé son art comme le prouve certaines œuvres (l’arrivé du doge sur le Bucentaure) où il reprend des dessins pour les peindre selon son goût. Pourtant il ne faut pas y chercher comme on l’a souvent cru une relation de maître à élève, il s’agit plus de filiation, de réinterprétation.

D’autres artiste védutistes sont évoqués, les prédécesseurs que nous avons déjà mentionnés, Van Wittel et Carlevarijs ; mais également Bernardo Belotto (1722-1780), le neveu et l’élève de Canaletto qui connut un grand succès et qui œuvra pour les grandes cours européennes, Saxe, Vienne, la Bavière ou Varsovie ; et enfin Michele Marieschi (1710-1743), peut-être également élève de Canaletto.

La dernière partie de l’exposition (ma préférée) est consacrée à un genre particulier, le « capriccio » auxquels les deux peintres se sont attachés avec talent. Il s’agit de vues imaginaires de la ville, pleines de fantaisie, des ruines souvent. Guardi y imprègne tout son talent pour le mystère et les ambiances intemporelles quand Canaletto se laisse aller à plus de douceurs notamment dans les coloris choisis. Certaines vues sont d’ailleurs à rapprocher à une autre époque d’Hubert Robert, dont les ruines romantiques sont l’un des grands succès de la fin XVIIIème et du  début XIXème siècle.

Canaletto, Caprice architectural, 1723
Collection particulière suisse © Raccolta Privata Svizzera

Comme on le dit souvent, nul n’est prophète en son pays et pour Canaletto et Guardi ce fut le cas. Ils ne reçurent pas de leurs vivants un accueil extrêmement enthousiaste de leurs concitoyens à l’inverse de tous ces riches visiteurs étrangers, anglais notamment qui faisant leur Grand Tour, ramenaient avec eux ces vues de Venise. Ils ne vivaient pas pour autant dans la misère dans laquelle on aime à s’imaginer les artistes maudits mais ils n’étaient pas non plus de ceux qui s’entourent de luxe. Ils furent même admis à l’Académie de peinture et de sculpture….à 66ans pour Canaletto et 72ans pour Guardi, mais qu’importe, ils sont reconnus par leurs pairs.

canaletto-caprice-architectural-1765

Il fallut attendre quelques temps pour prendre conscience de la richesse artistique de leurs œuvres au-delà de la simple carte postale vénitienne, et cette exposition est aussi là pour cela. Il est vrai qu’on a souvent tendance à passer à côté sans se rendre compte de la profondeur et de la beauté de ces peintures. Au Louvre par exemple, elles sont dans un petit recoin où personne ne passe et moi la première je me suis étonnée que deux expositions se consacrent à ces artistes, mais en s’approchant de ces œuvres comme le permet cette exposition, on comprend mieux leurs forces et leurs beautés. C’est aussi ça le rôle et la magie des expositions, nous amener nous pauvres visiteurs à regarder autrement ce qu’on a parfois sous les yeux sans le voir. Et même si je ne me suis pas non plus sentie transcendée, j’ai pu pour la première fois vraiment apprécier le travail de ces artistes. Et puis j’ai fait un petit tour de Venise en moins d’une heure en plein Paris, ce n’est pas donné à tout le monde.

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CIMA : maître de la Renaissance vénitienne

Je suis désolée du retard car l’exposition que nous allons découvrir aujourd’hui se termine à la fin de la semaine, mais je ne l’ai vue qu’hier et je ne pouvais pas ne pas en parler ici tant la qualité des œuvres montrées m’a touchée.

Nous voici donc au musée du Luxembourg pour découvrir l’un des grands peintres de la Renaissance vénitienne : Cima da Conegliano (1459-1517). Certes son nom est moins connu du grand public qu’un Giovanni Bellini, d’un Giorgione ou d’un Titien mais Cima est pourtant l’un des maîtres de Venise entre la fin du XVe et le début XVI e siècle et cette exposition tend à lui redonner cette place. Une trentaine d’œuvres font ainsi revivre le talent de Cima. Elles sont parfaitement mises en valeur par une scénographie sobre et un éclairage qui met d’avantage en lumière ces tableaux.

Jacopo de’ Barbari (1475 – av. 1516), Vue perspective de la ville de Venise, gravure sur bois imprimée en six feuilles, 139 x 282 cm (l’ensemble). Paris, BNF, département des Estampes et de la Photographie

Venise durant le XVe et les XVIe siècles est une république toute puissante qui domine le  commerce et la marine du fait de sa puissante flotte et de son emplacement stratégique géographique. « La cité la plus glorieuse que j’aie jamais vue » disait l’ambassadeur Philipe de Commynes en 1495. L’exposition débute ainsi par le prêt exceptionnel de la BNF du plan de la cité exécuté par Jacopo de’ Barbari vers 1500. Il s’agit d’un plan xylographié de 3m de long témoignant de cette toute puissance vénitienne face aux autres cités italiques, à travers la représentation de la flotte et des dieux du commerce et de la mer : Mercure et Neptune. A travers cette majestueuse carte et les images des dieux, Venise se situe dans la tradition de Rome dont la Républicaine vénitienne se veut l’héritière.

L’art vénitien est aussi en pleine effervescence, en train de se définir comme une synthèse entre les formes flamandes et germaniques, dans la minutie des paysages et de la végétation et l’utilisation de la peinture à l’huile entres autres que maitrise parfaitement Cima et celles plus propres à l’Italie et Venise comme la perspective, le faste et l’ordonnance majestueuse.

Le Lion de saint Marc entre saint Jean-Baptiste, saint Jean l’Évangéliste, sainte Marie-Madeleine et saint Jérôme-1506-1508, Gallerie dell’Accademia (photo galleria dell accademia)

C’est dans ce contexte d’une cité des doges ultra puissante que l’art de Cima et des autres va s’épanouir avec des commandes importantes émanant de riches particuliers et surtout des scuole très importantes dans la société vénitienne. Une scuola  est une institution républicaine et laïque en lien avec les corporations de métiers et d’art placée sous le patronage d’un saint. Bien que non vénitien, l’artiste devient l’un de ses plus fameux représentants et en retour il témoigne toute la fierté de la cité des doges à travers cette majestueuse toile : Le Lion de saint Marc entre saint Jean-Baptiste, saint Jean, sainte Marie-Madeleine (Galleria dell Accademia) destinée à un tribunal.

Cima n’est pas né à Venise, il a grandi à Conegliano une petite ville de la Vénétie située aux pieds du massif des Dolomites et contrairement à beaucoup d’artistes de cette époque, il ne vient pas non plus d’une grande dynastie de peintres à l’image des deux plus importantes de cette époque : les Bellini et les Vivarini. Cima est né dans une famille aisée, son père travaillant dans le textile, d’où son nom, Cima-Cimatore, la tonte. Mais son souci de perfection dans le domaine du sacré lui vaut la reconnaissance de tous jusqu’au Doge de Venise et même au-delà des murs de la cité, comme à Parme où il a également travaillé. Comment a-t-il réussi ? Nul ne le sait vraiment, il s’agit surtout d’hypothèse. Il a peut-être été élève de Giovanni Bellini, ou du moins il a fortement été inspiré par ce dernier, ce qui est évident à la vue de la proximité stylistique des deux artistes.

Le Sommeil d’Endymion,Parme, Galleria Nazionale© Archives Alinari, Florence, Dist. Service presse RMN – Grand Palais / Georges Tatge

Cima est avant tout porté sur la peinture religieuse, c’est un peintre de retable mais en plein courant humaniste dont il est un représentant, certaines de ses peintures prennent pour sujet la mythologie païenne à l’image du Duel entre Thésée et le Minotaure (Pinacoteca di Brera)   ou du Sommeil d’Endymion (Parme, Galleria Nazionale).

Vierge à l’Enfant,Florence, Galleria degli Uffizi © Archives Alinari, Florence, Dist. Service presse RMN– Grand Palais / Daniela Camilli

L’exposition débute par des petits formats, déjà très prisé par Bellini, un Saint Jérôme et deux Vierge à l’enfant. Bien qu’encore maladroit c’est une impression de tendresse qui émane de cette œuvre de jeunesse par le simple geste du fils tenant le doigt de sa mère. Cima est certainement l’un des peintres qui sait le mieux rendre le corps et le visage des enfants, qui ressemblent à des enfants et qui sont plein de douceur. Puis c’est une succession de vierges, de saints,  de Christ toujours représentés avec une grâce propre à l’artiste. Après si vous n’aimez pas la peinture religieuse, évidement, ça risque d’être difficile pour vous.

Le style de Cima est vite identifiable et n’évolue presque pas. C’est un style raffiné où la recherche du détail est précieuse, à travers des riches drapés ornés de décors somptueux, notamment sur les manteaux de l’évêque saint Magne (L’Incrédulité de saint Thomas et l’évêque Saint Magne– Galleria dell’Accademia) et de saint Nicolas de Bari (L’Archange Raphaël et Tobie entre saint Jacques le Majeur et saint Nicolas de Bari– Galleria dell’Academia). C’est juste somptueux. Nous ne sommes pas encore dans le règne prédominant de la couleur sur le dessin dont Titien, Véronèse et Tintoret seront les maîtres quelques décennies plus tard. Cima tient à la minutie du dessin et cela se ressent très vite, dans les lignes des visages très structurées mais toujours très doux car il maîtrise aussi parfaitement le rendu de la  couleur. Elle est vive et lumineuse, elle transcende les différents sujets et fait se détacher d’autant plus les personnages très sculpturaux à l’image du Saint Sébastien (musée des BA de Strasbourg) sur un paysage toujours très caractéristique. Il peut superposer plusieurs couches de glacis pour créer un effet d’une extrême profondeur notamment pour les tons rouges et bleus qui s’opposent à des carnations souvent pâles.

L’Incrédulité de saint Thomas et l’évêque saint Magne 1504-05, Galleria dell’Accademia
© Soprintendenza speciale per il Polo Museale di Venezia, Galleria dell’Accademia

Mais revenons justement sur ce paysage si caractéristique de cette époque. Il est vaste et s’étend derrière les personnages pour les ancrer dans le réel car c’est sa Vénétie natale qu’il prend pour modèle et qu’il sublime toute en poésie.  Les tons sont étudiés pour se fondre dans l’ensemble. En 1674, Marco Boschini disait que la nature avait pris Cima pour frère tellement il essaye d’en être le plus proche possible. Dans cette nature, la trace l’homme se manifeste à travers de remarquables représentations d’architecture, soit en encadrement du premier plan, soit en arrière-plan. Il place le sacré en plein air, au lieu de l’enfermer dans un décor strict et sévère. Il lui apporte toute la lumière d’un grand ciel bleu. Regardez notamment la beauté dans la représentation de ce temple païen dans Vierge à l’Enfant avec saint Michel archange et saint André apôtre (Galleria Nazionale – Parmes) au milieu duquel se place les personnages. C’est aussi tout l’humanisme de cette époque qui transparait à travers une redécouverte de plus en plus précise de l’Antiquité.

Vierge à l’Enfant entre saint Michel archange et saint André l’apôtre
Vers 1496-1498, Parme, Galleria Nazionale, © Archives Alinari, Florence, Dist. Réunion des musées nationaux – Grand Palais / Georges Tatge

La fin de l’exposition montre bien le dialogue artistique dans lequel se situe Cima, dialogue entres les époques et les artistes. On peut citer Dürer dont le rapprochement se fait à travers deux œuvres : le christ à la couronne d’épines (national gallery) et la Vierge allaitant (Rijksmuseum).


Le Christ couronné d’épines, v.1505 Londres, The National Gallery
© The National Gallery, Londres. Dist. Service presse Réunion des musées nationaux – Grand Palais /
Vierge allaitant l’Enfant dans un paysage, Vers 1514-1517, Amsterdam, Rijksmuseum

Le premier est dans sa composition à rapprocher des gravures du peintre allemand et témoigne d’une intense expressivité accentué par ce cadrage serré. Observez le teint cireux, ses lèvres violacées et surtout son regard perdu cerclé de sang.

La vierge allaitant qui est peut-être son ultime œuvre, reprend aussi une pose présente dans une gravure de Dürer, la madone près de l’arbre et évoque l’art de Giorgione et Titien qui suivront.

C’est donc une très belle exposition, courte, certes, mais au musée du Luxembourg c’est souvent le cas (et oui le prix d’entrée n’est pas proportionnel au nombre de chef-d’œuvres). De plus, les explications sont très complètes et les tableaux majeurs sont complétés par des cartels plus fournis. Du coup malgré l’absence d’audioguide (oui je résiste) tout reste fluide et compréhensible.

L’Archange Raphaël et Tobie entre saint Jacques le Majeur et saint Nicolas de Bari, 1514-15, Venise, Galleria dell’Academia, © Soprintendenza special per il Polo Museale di Venezia, Galleria dell’Academia

Si vous êtes en vacances dans le coin et que vous ne l’avez pas vu et si en plus vous aimez la Renaissance, ce serait un crime de la manquer. Bon peut-être pas un crime, mais dommage…

Cima da Conegliano, Maître de la Renaissance vénitienne, Musée du Luxembourg. Jusqu’au 15 juillet 2012

COMMISSARIAT GENERAL :

Giovanni C. F Villa, professeur en histoire de l’art à l’Université de Bergame, spécialiste de la peinture vénitienne de la Renaissance

http://www.museeduluxembourg.fr/fr/expositions/p_exposition-10/