L’imaginaire de Gustave Doré prend le pouvoir à Orsay et on en redemande.

Le Petit Chaperon rouge Dessin de Gustave Doré, gravure sur bois d'Adolphe Pannemaker. Fumé d'une gravure sur bois, 24,2 x 19,2 cm Gravure publiée dans les Contes de Charles Perrault avec des dessins par Gustave Doré. J. Hetzel (Paris), 1862, p. 1. BnF, département des Estampes et de la Photographie, DC-298 (J, 2)-FOL © BNF
Le Petit Chaperon rouge

BnF, département des Estampes et de la Photographie, DC-298 (J, 2)-FOL
© BNF

Il y a des expositions qui vous enchantent, vous transportent et vous donnent envie de revenir. Il y en a peu, mais quand on entre dans l’une d’entre-elles, on le sait assez vite. Celle consacrée à Gustave Doré par le musée d’Orsay en fait indéniablement partie et porte son titre à merveille « l’imaginaire au pouvoir ».
Tout le monde connaît une œuvre de Gustave Doré, il fait partie de l’imaginaire collectif à travers ses nombreuses illustrations : le chaperon rouge avec le loup dans le lit, le renard au pied de l’arbre qui attend que maître corbeau lâche son fromage, Don Quichotte et j’en passe. Mais derrière ces souvenirs littéraires souvent liés à l’enfance, se cache un artiste extraordinairement talentueux, éclectique et prolifique.

 L’Énigme Gustave Doré (1832-1883), 1871. Huile sur toile, 130 x 195,5 cm Paris, musée d'Orsay © Musée d’Orsay. Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

L’Énigme
Gustave Doré (1832-1883), 1871.
Huile sur toile, 130 x 195,5 cm
Paris, musée d’Orsay
© Musée d’Orsay. Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

« Désolé de n’avoir fait à 33 ans que 100 000 dessins », voilà ce qui est écrit sur le –très beau- catalogue de l’exposition. Doré commence sa carrière à seulement 16ans chez Charles Philippon, le fameux éditeur parisien du Journal du Rire. En tout il réalisera au cours de sa carrière en plus de ces « 100 000 dessins » une centaine de peintures et une quarantaine de sculpture, plus quelques gravures.

Véritable touche à tout de génie, Gustave Doré a été un peintre religieux, de genre et de paysage, un dessinateur, un illustrateur, un graveur et un caricaturiste relativement inclassable par rapport aux normes de son temps ce qui fait que les critiques se sont toujours un peu méfiés de lui, ne reconnaissant pas son talent de sculpteur par exemple, car un artiste ne peut décemment pas être si non partout. Le critique Charles Timbal résuma bien cette opinion : « À quoi ne forces-tu pas les mortels, famae sacra fames ? M. Doré n’est pas content de n’être qu’un dessinateur, voire même qu’un peintre. Lui aussi, il a voulu faire œuvre de sculpteur, et vraiment, pour un débutant, il n’a pas trop échoué. La Parque et l’Amour offre de bonnes parties, presque suffisamment étudiées, où se retrouve avec plus de précision – sculpture oblige – la facilité du célèbre improvisateur. Le tout se présente avec la modestie d’une ébauche, et l’espoir secret d’être accepté comme quelque chose d’achevé ; mais il y manque ce je-ne-sais-quoi, sans lequel la plus belle des esquisses retourne à l’atelier et appelle de nouveau l’ébauchoir […]. Évidemment, il faut ranger M. Doré parmi ces enfants bien doués, mais quelquefois gâtés par leurs dons, qui réussissent à peu près dans tout ce qu’ils entreprennent. Avec tant de lauriers déjà placés sur sa tête, comment ne se tient-il pas pour satisfait et pourquoi ceux des autres l’empêchent-ils de dormir ? »

L’exposition est divisée en deux parties, le RDC consacré aux grands formats et la partie supérieure aux formats plus modestes.

 Roger monté sur son hippogriffe délivrant Angélique dit aussi : Persée et Andromède Sculpture de Gustave Doré, 1879. Bronze, 94 × 39 × 30 cm Milly-la-Forêt, association de la maison Jean Cocteau © Musée d'Orsay / Photo Patrice Schmidt

 1879.
association de la maison Jean cocteau
© Musée d’Orsay / Photo Patrice Schmidt

Dans la première partie on découvre justement quelques-unes de ses sculptures comme ce magistral plâtre, La parque et l’amour, exposé au salon de 1877. C’est sa première sculpture exposée, on est à la fin de sa carrière, il mourra 6 ans plus tard. Comme souvent la simplicité n’est qu’apparence et l’abondance de symboles rendent l’œuvre plus complexe qu’elle n’en a l’air (sablier, carquois, quenouille, sécateurs). Il n’a appris auprès d’aucun maître. Comme pour toutes ses formes d’expressions artistiques il agit en véritable autodidacte et impressionne par sa maîtrise naturelle de la matière. Son Roger et Angélique ayant appartenu à Cocteau en est un exemple, un véritable objet d’équilibriste dont on se demande comment il peut tenir.

 Les Saltimbanques Dit aussi L’Enfant blessé ou La victime Gustave Doré (1832-1883), 1874. Huile sur toile, 224,79 × 184,15 cm Clermont-Ferrand, Musée d’art Roger-Quillot © Ville de Clermont-Ferrand ̶ Musée d'art Roger-Quilliot

Les Saltimbanques
Dit aussi L’Enfant blessé ou La victime
Gustave Doré (1832-1883), 1874.
Huile sur toile, 224,79 × 184,15 cm
Clermont-Ferrand, Musée d’art Roger-Quillot
© Ville de Clermont-Ferrand ̶ Musée d’art Roger-Quilliot

Les peintures exposées dans cette section forcent le respect. On commence par une évocation des bohémiens et des saltimbanques qu’appréciait l’artiste. On est dans des coloris vifs et joyeux mais qui cachent un sens plus douloureux comme sur cette toile de 1874 où derrière un rouge et un bleu vifs se dessine de manière évidente la mort de l’enfant souligné encore une fois par un ensemble de symboles (chouette, jeu de tarot).
Mais le choc arrive par le face à face avec Le Christ au  prétoire. Véritable colosse pictural (6mx9m), ce tableau existe en plusieurs versions, c’est celle du musée de Nantes (1876-83) qui est ici exposée exceptionnellement. Il s’agit d’un panorama de toutes les expressions humaines possibles, de la haine à l’amour avec au milieu un Christ tout de blanc vêtu comme une apparition évanescente qui descend vers sa croix. Les anglais qui aimait son style théâtrale et dramatique le surnommèrent le Painter Preacher tant son œuvre religieuse est considérable. Pourtant contrairement à la plupart des autres artistes de ce genre, ces œuvres ne sont jamais destinées à des lieux consacrés.

Le Christ quittant le prétoire Gustave Doré, 1874-1880. Huile sur toile, 482 × 722 cm. Signé et daté en bas au milieu : « G. Doré 1874-80 » Nantes, musée des Beaux-Arts © RMN-Grand Palais / Gérard Blot
Le Christ quittant le prétoire
Gustave Doré, 1874-1880.
Huile sur toile, 482 × 722 cm. Signé et daté en bas au milieu : « G. Doré 1874-80 »
Nantes, musée des Beaux-Arts
© RMN-Grand Palais / Gérard Blot

On s’en rend mieux compte dans la seconde partie, mais on sent combien ce qi importait à Gustave Doré ce n’était pas tant la grandeur de Dieu mais le côté humain du Christ. On retrouve aussi bien de l’orientalisme dans le traitement authentique de certains décors (Maison de Caïphe) que du Rembrandt dans le traitement dramatique du clair-obscur. Pour ce qu’il considérait être son travail le plus sérieux, l’illustration de la Bible, en plus des peintures, il fournira plus d’un millier de dessins à un rythme effréné.

 

La seconde partie est grandement tournée vers le Gustave Doré illustrateur et dessinateur. Contrairement à ce qu’on pourrait croire Doré n’est pas un graveur au sens où on pourrait le croire, certes il réalisa quelques lithographies (La rue de la Vieille-Lanterne dit aussi allégorie de la mort de Gérard de Nerval) et eaux fortes, mais elles ne représentent qu’une infime partie du corpus de l’artiste. La plupart du temps il se contenta de fournir des dessins sur bois qu’il confiait à des graveurs de métier ce qui nécessitait une habile collaboration pour obtenir le meilleur rendu possible. Parmi ces graveurs deux noms ressortent François Pannemaker et Héliodore Pisan.

Chant XIII, verset 10, l'Enfer de Dante Dessin G.Doré, gravure sur bois de François Pierdon. Louis Hachette (Paris), 1861, p. 63. BnF, Réserve des livres rares, Smith Lesouëf R-6277 © BNF
Chant XIII, verset 10, l’Enfer de Dante
Dessin G.Doré, gravure sur bois de François Pierdon.
Louis Hachette (Paris), 1861, p. 63.
BnF, Réserve des livres rares, Smith Lesouëf R-6277
© BNF

C’est avec l’illustration des œuvres de Rabelais qu’il connaitra le succès en 1854, il a 22ans. Suivront entre autres la Sainte Bible, les contes de Perrault, les fables de La Fontaine, les Contes drolatiques de Balzac et l’Enfer de Dante dont il finance la réalisation, son éditeur Hachette ne croyant pas au succès. Pourtant 3000 exemplaires seront vendus en quelques semaines. De là, il conçoit un projet éditorial qu’il met en forme en 1865 « faire dans un format uniforme et devant faire collection, tous les chefs-d’œuvre de la littérature, soit épique, soit comique, soit tragique. »

Son imagination fertile donne vie à tout un pan de la littérature mondiale pour le plaisir de nos yeux. Doré a une maitrise du dessin assez fascinante qu’il utilise aussi pour rendre compte de ses différents voyages ; à Londres d’une part avec son London : a pilgrimage (1872) qui nous entraine tantôt dans les lieux chics de la capitale anglaise, tantôt dans ses bas fond digne d’une société urbaine en plein développement industriel et qui n’est pas sans nous rappeler Dickens. L’Espagne aussi le fascine comme d’autres artistes, pour son exotisme et son côté pittoresque, il s’attaquera d’ailleurs à l’illustration du chef d’œuvre de Cervantès : Don Quichotte.

L’Aigle noir de Prusse Gustave Doré (1832-1883), 1871. Huile sur toile, 129,5 x 195 cm New York, Dahesh Museum of Art © Dahesh Museum of Art, New York, USA / The Bridgeman Art Library
L’Aigle noir de Prusse
Gustave Doré (1832-1883), 1871.
Huile sur toile, 129,5 x 195 cm
New York, Dahesh Museum of Art
© Dahesh Museum of Art, New York, USA / The Bridgeman Art Library

L’artiste est un témoin de son temps. La guerre de 1870 va le marquer comme beaucoup de français. Il est témoin de la victoire Prusse et souffre de la prise de l’Alsace, sa région natale. Les œuvres qu’il produit à cette période sont à la fois poignantes, obscures et mystérieuses à l’image de ces trois tableaux en grisailles réunis pour la première fois depuis 1885 : L’aigle noir de Prusse, La défense de Paris et l’Enigme.
Pour finir, le parcours s’achève sur ces paysages, genre qu’il sublime. Des vues d’Ecosse et de Suisse principalement, présentées au Salon durant les années 1870-1880, dénuées ou presque de toute présence humaine. La nature sauvage dans sa toute-puissance d’un côté mais un paysage fantastique aussi.

philippe-kaenl-gustave-dore-musee-d-orsay-1L’exposition se clôt d’ailleurs sur comment ce côté fantastique a pu intéresser le cinéma du XXème siècle (Lucas, Burton, Méliès ou encore Disney).

 

En bref avec cette exposition on s’émerveille, on rit, on s’émeut, on voyage entre histoire et rêve, on s’enchante et on en redemande.

En applaudissant des deux mains je vous invite vraiment à vous rendre au musée d’Orsay prochainement pour découvrir et redécouvrir cet artiste incontournable du XIXème siècle qu’on a justement trop contourné et qui mérite ce coup de projecteur sur une œuvre riche et diversifiée. Une œuvre touchée par la grâce d’un génie comme l’Histoire de l’art en apporte parfois. Le génie chez Gustave Doré s’incarne dans une technique presque innée sublimée par une imagination débordante.

En un mot, ENCHANTEUR !

 

Saint Jean et Astolphe arrivent sur la lune pour y récupérer le bon sens du paladin Roland Chant XXXIV, stance 70 : « Ils entrent dans l'empire de la lune. » Dessin de Gustave Doré, gravure sur bois de Charles Barbant. Planche hors texte imprimée dans Roland furieux, poème héroïque de L'Arioste, traduit par A.-J. du Pays et illustré de 618 dessins par Gustave Doré. Hachette et Cie (Paris), 1879, p. 443. BnF, Réserve des livres rares, Smith Lesouëf R-6551 © Bibliothèque nationale de France
Saint Jean et Astolphe arrivent sur la lune pour y récupérer le bon sens du paladin Roland
Chant XXXIV, stance 70 : « Ils entrent dans l’empire de la lune. »
Dessin de Gustave Doré, gravure sur bois de Charles Barbant.
Planche hors texte imprimée dans Roland furieux, poème héroïque de L’Arioste, traduit par A.-J. du Pays et illustré de 618 dessins par Gustave Doré.
Hachette et Cie (Paris), 1879, p. 443.
BnF, Réserve des livres rares, Smith Lesouëf R-6551
© Bibliothèque nationale de France
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