Et si on rêvait? La Renaissance et le Rêve au musée du Luxembourg

Encore un peu de Renaissance cette semaine, mais une Renaissance onirique et mystérieuse entre les murs du musée du Luxembourg. Cette fois-ci, point de genèse de la Renaissance, ni-même un focus sur un lieu en particulier ou une période chronologique déterminée. Nous irons à Florence avec Ghirlandaio et Michel-Ange, à Venise avec Véronèse, à Bologne avec Carracci, mais aussi en France avec Léonard Limosin, en Espagne avec Le Gréco, dans les Pays-Bas de Jérôme Bosch et dans la Bavière de Dürer. Il y a du beau monde près du Sénat en ce moment !958-renaissance

Le titre en lui-même est très intriguant et prometteur et l’exposition qui se cache derrière est plus complexe qu’elle n’y parait et offre de belles rencontres artistiques.

Mais qu’est-ce donc qu’un rêve ? Aujourd’hui nous sommes armés de tout un bagage scientifique, biologique, et psychologique pour en comprendre le sens  et la raison. Mais au XVème et XVIème siècles ? Le rêve est perçu comme un lieu où l’imagination fleurie, où l’âme rencontre le divin mais aussi le démon. Le rêve c’est cet état où l’esprit se libère du corps et voyage, découvre et rencontre des puissances supérieures. Alors bien évidemment la mythologie et la religion auront une place essentielle dans sa représentation, avec tous ces rêves bibliques qui ont inspiré les saints et les prophètes.

le rêve d'Albrecht Dürer
le rêve d’Albrecht Dürer

L’artiste ne représente pas son propre rêve, à l’exception de Dürer dans une aquarelle du 8 juin 1525, retranscrivant un cauchemar. Mais comment pourrait-il ? Pour peindre il faut être conscient de son geste, le murir et l’exécuter, or dans le rêve, on ne peut faire ni l’un, ni l’autre. De plus, tous ceux qui se rappellent de leurs rêves savent très bien qu’ils sont souvent indescriptibles, flous, alors comment le représenter de manière concrète ? Autant de questions que se sont posés tous ces artistes.

Michele di Ridolfo del Ghirlandaio, d’après Michel-Ange Allégorie de la Nuit vers 1553-1555 huile sur bois ; 135 x 196 cm Rome, Galleria Colonna © Galleria Colonna, Rome
Michele di Ridolfo del Ghirlandaio, d’après Michel-Ange
Allégorie de la Nuit, vers 1553-1555
huile sur bois ; 135 x 196 cm
Rome, Galleria Colonna
© Galleria Colonna, Rome

Le parcours est conçu comme un rêve en soit. Il ne reprend pas une chronologie historique mais celle d’un rêve avec les différentes thématiques qui vont avec.
On commence ainsi avec la nuit qui tombe et la représentation de cette dernière qui durant la Renaissance tourne surtout autour d’un même modèle, la nuit de Michel-Ange, une sculpture exécutée pour le tombeau de Julien de Médicis. Et c’est seulement quand cette nuit tombe que l’endormi peut éventuellement rêver et commencer à voir autre chose, c’est la vacatio animae-la vacance de l’âme, référence à Platon. Nous découvrons ainsi toutes ces belles endormies qui laissent leur raison filer. La belle Vénus de Courrège est dans un état d’abandon que seul apporte le sommeil et semble ici proche de l’extase amoureuse. Et ce rêve laisse le dormeur dans un monde hors de toute portée, insituable.

Véronèse La Vision de sainte Hélène vers 1570-1575 huile sur toile ; 197,5 x 115,6 cm Londres, The National Gallery © The National Gallery, Londres, Dist. RMN-Grand Palais / National Gallery Photographic Department
Véronèse
La Vision de sainte Hélène vers 1570-1575
huile sur toile ; 197,5 x 115,6 cm
Londres, The National Gallery
© The National Gallery, Londres, Dist. RMN-Grand Palais / National Gallery Photographic Department

On arrive ainsi à toute la signification religieuse et mystique du rêve. L’âme du rêveur peut voir la volonté de Dieu. « Je dors mais mon cœur veille » (Cantique des Cantiques). Le rêve lui-même peut être d’inspiration divine comme celui de Jacob qui voit une échelle montant au Ciel et empruntée par les anges ; mais aussi celui de sainte Catherine ou sainte Hélène qui entrevoient leurs destins. Dans ces représentations, le réel et le songe se confondent parfois tout comme le rêve et la vision. Le Greco va plus loin dans son Songe de Philippe II présenté pour la première fois en France, il lie à la fois la « prophétie » historique  et temporelle du roi Philippe II remportant la victoire sur les Trucs à la bataille de Lépante à une vision divine de l’Apocalypse avec ce Léviathan qui dévore les damnés.

Domínikos Theotokópulos, dit Le Greco Le Rêve de Philippe II vers 1579 huile sur toile ; 140 x 110 cm Madrid, Patrimonio Nacional et Real Monasterio de El Escorial © 2013. Photo Scala, Florence
Domínikos Theotokópulos, dit Le Greco
Le Rêve de Philippe II, vers 1579
huile sur toile ; 140 x 110 cm
Madrid, Patrimonio Nacional et Real Monasterio de El Escorial
© 2013. Photo Scala, Florence

Tableau très troublant comme souvent avec le Greco mais qui est encore loin de l’effet produit par les œuvres suivantes, car si le rêve peut ouvrir les portes du ciel, il peut ouvrir des portes beaucoup plus cauchemardesques. Nous voici donc dans des visions terrifiantes et angoissantes où les peintres des Ecoles du Nord se surpassent en imagination. La nature devient menaçante et de drôles de créatures apparaissent. Jérôme Bosch et son école sont particulièrement marquants avec la tentation de saint Antoine,  la vision de l’au-delà et la vision de Tondal, inspiré d’un récit médiéval de Marcus de Cashel. Tondal fait le rêve des supplices infligés aux pécheurs et y gagne sa propre rédemption. L’imagination déployée ici par le peintre défie toute logique raisonnable et est finalement assez proche de la conception d’un rêve sans queue ni tête.

École de Hieronymus Bosch La Vision de Tondal 1520-1530 huile sur bois ; 54 x 72 cm Madrid, Fundación Lázaro Galdiano © Museo Lázaro Galdiano. Madrid
École de Hieronymus Bosch
La Vision de Tondal, 1520-1530
huile sur bois ; 54 x 72 cm
Madrid, Fundación Lázaro Galdiano
© Museo Lázaro Galdiano. Madrid
Jacopo_Zucchi_-_Amor_and_Psyche
Jacopo Zucchi
Amour et Psyché, 1589
huile sur toile ; 173 x 130 cm
Rome, Galleria Borghese
© 2013. Photo Scala, Florence – courtesy of the Ministero Beni e Att. Culturali

Enfin après s’être demandé si la vie ne serait pas finalement un rêve -question philosophie récurrente dans l’histoire des hommes-autour d’un dessin de Michel-Ange, l’Allégorie de la vie humaine qui a particulièrement influencé son époque, l’heure du réveil approche. L’Aurore « rose et safran » comme disait Homère ouvre la voie au Soleil et le rêve s’estompe. Point final de l’exposition, un magnifique tableau de Zucchi, Amour et Psyché, aux teintes chaudes, qui rappelle que le réveil peut-être brutal avec Eros brulé par Psyché qui voulait le contempler.
Il est finalement temps de se réveiller et de retourner à la réalité, mais le rêve vu par la Renaissance laisse un doux écho. Décidemment j’adore les expositions du Luxembourg.

Lorenzo Lotto Le Songe de la jeune fille ou Allégorie de la Chasteté vers 1505 huile sur bois ; 42,9 x 33,7 cm Washington, National Gallery of Art Samuel H. Kress Collection © Courtesy National Gallery of Art, Washington
Lorenzo Lotto
Le Songe de la jeune fille ou Allégorie de la Chasteté
vers 1505
huile sur bois ; 42,9 x 33,7 cm
Washington, National Gallery of Art
Samuel H. Kress Collection
© Courtesy National Gallery of Art, Washington

La Renaissance et le Rêve
Bosch, Véronèse, Le Greco…
9 octobre 2013 – 26 janvier 2014
Musée du Luxembourg

Commissariat :
Alessandro Cecchi, directeur de la Galleria Palatina et du Jardin de Boboli au Palazzo Pitti, Florence Yves Hersant, professeur à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, Paris Chiara Rabbi-Bernard, historienne de l’art

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